8 Mai 2026
TRIBUNE - La multiplication des guerres et le retour des logiques impériales nécessitent de penser un nouvel équilibre international, plaide l’ancien ministre, pour qui il est urgent d’organiser une grande conférence entre puissances, afin d’éviter un embrasement général.
Un vent mauvais souffle sur le monde depuis trois décennies au moins.
C’est le vent de la guerre, et peut-être même de la guerre mondiale, raison pour laquelle nous refusons de mettre en perspective les signes avant-coureurs, malheureusement trop nombreux, qui, tels des cailloux noirs, jalonnent le chemin de l’humanité vers un possible embrasement général.
Les espoirs du début des années 1990 d’un monde nouveau, libéré du conflit Est - Ouest, de la dictature et de la guerre, tourné vers la prospérité et la paix, ces espoirs-là se sont évaporés depuis belle lurette.
Le siècle a commencé le 11 septembre 2001, avec l’irruption d’un terrorisme islamique mondial qu’un quart de siècle de guerres, surtout américaines, en Afghanistan et en Irak, n’a fait que perpétuer, la France connaissant la même mésaventure après dix années de guerre au Sahel. La désintégration de l’empire soviétique en 1991, miraculeusement pacifique au début, s’est muée dix années plus tard en un nouveau cycle d’affrontements et de guerres : Géorgie en 2008, Ukraine depuis 2014, ramenant la guerre de haute intensité au cœur de l’Europe.
Au Moyen-Orient, les espoirs nés des printemps arabes au début des années 2010 ont vite cédé la place à une litanie de massacres en Libye, en Syrie, au Soudan, au Yémen, sans oublier ceux de Daech, tandis que la guerre américaine d’Irak en 2003 laissait l’Iran en position de puissance dominante dans la région, face à Israël et aux monarchies du Golfe aussi riches que vulnérables.
Tout cela, avec un arrière-plan dominé d’une part par des flux migratoires sans précédent vers l’Europe, et dans une moindre mesure vers l’Amérique
du Nord, et d’autre part par la destruction systématique des appareils de production et des emplois dans les démocraties occidentales, résultat direct
de la stratégie de prédation industrielle et commerciale de la Chine entrée dans l’OMC en 2001. À l’inquiétude confuse de la guerre qui vient, dès 2030 selon nos chefs militaires, s’ajoute l’angoisse du chômage dans une Europe qui s’appauvrit et qui se découvre sans défense alors que son protecteur s’en détourne… Là encore, d’autres cailloux noirs, bien connus, conduiront aux mêmes malheurs…
La gravité de la situation internationale rend indispensable une remise à plat des grands défis de l’heure. Le blocage de l’ONU exige une nouvelle approche. Pour les « anciens » de ma génération, nés au début des années 1950, alors que commençaient pourtant la guerre de Corée, puis celles des décolonisations en Asie, en Afrique et au Maghreb, la guerre est toujours restée lointaine. Nous avons eu la chance de connaître une période unique, celle d’une vie entière confortable, à l’abri de l’horreur de la guerre.
Stefan Zweig avait lui aussi joui de la paix, celle du Congrès de Vienne de 1815, puis celle de Versailles un siècle plus tard, avant que, par deux fois, tout ne bascule… Et ses mots résonnent d’une étrange et effrayante actualité aujourd’hui. Voici ce qu’il écrit dans la préface du Monde d’hier en 1941, en exil, alors qu’il a décidé de mettre fin à ses jours : « Il m’a fallu être le témoin, sans défense et impuissant, de cette inimaginable rechute de l’humanité dans un état de barbarie qu’on croyait depuis longtemps oublié, avec son dogme antihumaniste consciemment érigé en programme d’action. Il nous était réservé de revoir, après des siècles, des guerres sans déclaration de guerre, des camps de concentration, des tortures, des spoliations massives et des bombardements de villes sans défense, tous actes de bestialité que les cinquante dernières générations n’avaient plus connus et que les futures, espérons-le, ne souffriront plus. »
Il y a dans ce texte à la fois tragique et douloureux une erreur que l’immense écrivain, sans doute emporté par son désespoir, a commise sans le vouloir.
Les « cinquante générations » dont il parle, qui ont précédé 1914 et plus encore 1939, n’avaient pas été épargnées par les souffrances de la guerre.
Elles avaient en fait connu d’innombrables conflits. C’est précisément pour y mettre un terme, au lendemain des guerres issues de la Révolution
française et de l’Empire, que le principe d’un « Concert européen » fut inventé en 1814-1815. Il s’agissait, alors que Napoléon revenait de l’île d’Elbe, d’en finir avec vingt-deux années de guerre. Un exercice mené de main de maître par Metternich, que Kissinger ne cessa jamais d’admirer depuis sa thèse de doctorat, et qui visait à établir un équilibre aussi stable que possible entre les vainqueurs, les grandes puissances de l’époque : l’Angleterre, la Prusse, la Russie et l’Autriche-Hongrie, mais en prenant soin d’organiser la réintégration de la France.
Les 121 articles et 17 annexes du Traité, rédigés en français (!), réussirent à accueillir sans heurt six nouveaux États dans le Concert européen (Belgique, Italie, Grèce, Roumanie, Bulgarie et Serbie), et surtout parvinrent à prévenir un siècle durant (!) un embrasement général, malgré les trois conflits qui survinrent avant 1914 : la guerre de Crimée (1853-1856), la guerre austro-prussienne de 1866 et la guerre de 1870 entre la France et l’Allemagne.
Nous sommes à présent face à un tout autre « échiquier », comme dirait Brzezinski, bien plus vaste que le Concert européen d’hier. Mais avec la même impérieuse nécessité : comment bâtir un système de sécurité global entre les trois empires qui dominent désormais la planète, États-Unis, Russie, Chine, en respectant les intérêts de sécurité de chacun ? Comment encadrer l’émergence des puissances du Sud qui aspirent à rejoindre ce cercle : à commencer par l’Iran, l’Inde, le Pakistan, l’Afrique du Sud, le Brésil… Comment éviter que les grands d’hier, les Européens et le Japon, ne soient balayés par le grand basculement en cours vers un monde post-
occidental ?
L’urgence est de s’atteler à la résolution durable des conflits en cours en Europe et dans le Golfe. Une chose est claire : le conflit en Ukraine ne doit pas muter en un conflit gelé, permanent, au cœur de l’Europe. Les quatre parties en cause : l’Ukraine, l’Europe qui la soutient, les États-Unis et la
Russie peuvent et doivent y mettre fin rapidement, par un compromis territorial doublé de la définition d’un nouveau système de sécurité à l’échelle du continent, qui prévoira un accord global de limitation des armements de part et d’autre. Simultanément, l’autre conflit majeur, dans le Golfe, doit être réglé en évitant absolument que la République islamique ne sorte de cette guerre avec deux bombes atomiques : celle qu’elle prépare en secret depuis quarante ans avec aujourd’hui dix tonnes d’uranium enrichi, et cette arme de chantage contre la planète tout entière que lui donnerait sa mainmise sur le détroit d’Ormuz. Doté de ces deux bombes atomiques, l’Iran émergerait inévitablement comme la 4e superpuissance de la planète, à la tête d’un milliard et demi de musulmans…
Malgré leurs différences, la triade impériale, l’Europe, le Japon et les émergents du Sud ont intérêt à régler les conflits en cours et à éviter qu’ils ne dégénèrent et métastasent dans d’autres régions. Tous ont également intérêt à voir stabiliser la situation énergétique de la planète et, partant, sa croissance économique. Le temps me semble donc venu pour une grande conférence internationale où tout serait mis sur la table et où pourrait être conjugué le poids des principales puissances pour bloquer les développements les plus néfastes. Je rappelle que l’accord dit JCPOA de 2015 sur le nucléaire iranien n’avait pu être obtenu, après treize années de négociations, que parce que les Européens qui en étaient à l’origine avaient pu réunir face à l’Iran, autour de la même table, les Russes, les Chinois et les Américains.
La gravité de la situation internationale rend indispensable une remise à plat des grands défis de l’heure. Le blocage de l’ONU exige une nouvelle approche. Mon vieux maître, Henry Kissinger, l’aurait lui aussi jugée nécessaire, et c’est vers Metternich qu’il se serait sans doute tourné… Un trio européen composé de la France, du Royaume-Uni et de l’Allemagne devrait en prendre l’initiative.
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Pierre Lellouche : "Le temps est venu pour un nouveau congrès de Vienne"
TRIBUNE - La multiplication des guerres et le retour des logiques impériales nécessitent de penser un nouvel équilibre international, plaide l'ancien ministre, pour qui il est urgent d'organiser...