Idées et analyses sur les dynamiques politiques et diplomatiques.
11 Avril 2026
Mardi 7 avril, Donald Trump a finalement trouvé la porte de sortie qu’il recherchait désespérément depuis plusieurs semaines.
Ce mardi, à 8 h 06 du matin, Trump lançait ce message apocalyptique : si l’Iran n’ouvrait pas le détroit avant l’expiration de son ultimatum à 20 h, ce même jour, alors « une civilisation tout entière allait mourir ce soir même et personne ne pourrait la ressusciter ».
Miracle : 10 heures et 26 minutes plus tard, le président des États-Unis annonçait que, grâce à la médiation du président pakistanais, une trêve de quinze jours avait pu être conclue sur la base d’un plan en 10 points présenté par les dirigeants de Téhéran, un plan considéré par Washington comme une « base de travail sur laquelle on peut négocier », l’essentiel étant que le détroit d’Ormuz serait réouvert.
Le problème est que ce que Trump va s’efforcer de « vendre » à son opinion publique tout d’abord, au reste du monde ensuite, comme le triomphe de la puissance militaire américaine sous son leadership à lui — « une victoire totale et complète. 100 %. Il n’y a aucun doute là-dessus ! » — dissimule fort mal un désastre stratégique d’ampleur historique pour l’Amérique et pour l’Occident dans son ensemble.
Désastre d’abord pour le malheureux peuple iranien, auquel cette guerre était censée fournir l’occasion de renverser le régime dictatorial des mollahs. Il y a cinq semaines, Trump appelait la population iranienne à se soulever contre la dictature sanguinaire qui l’avait prise en otage depuis 47 ans. Mais miracle : pour Trump, les nouveaux dirigeants iraniens sont « différents, plus intelligents, moins radicaux que leurs prédécesseurs ». Bref, le changement de régime a déjà eu lieu. Pour les Iraniens, malheureusement, la réalité sera tout autre. Le régime, désormais aux mains des Gardiens de la Révolution, plus radicaux encore que les religieux, a montré qu’il était capable d’absorber 13 000 frappes de la part de la première puissance militaire du monde et qu’il a survécu. Il sort de cette épreuve renforcé et plus revanchard que jamais, décidé à éliminer toute forme de contestation.
Désastre aussi sur les autres points clés à l’origine du conflit. Le nucléaire d’abord : le plan iranien retenu par Trump comme « base de négociation » inclut la totalité des exigences iraniennes depuis 20 ans : le droit d’enrichir l’uranium tout d’abord, le refus des inspections de l’agence de Vienne et des sanctions, sans parler des 450 kg d’uranium militaire toujours en Iran.
De même, le plan exclut toute limitation sur l’impressionnant programme de missiles iraniens, comme sur le soutien militaire apporté par l’Iran à ses différents « proxys ». Au contraire, les Iraniens exigent que cesse la guerre israélienne contre le Hezbollah au Liban.
Mieux, le plan iranien exige le départ de la totalité des forces américaines de la région, la fermeture de leurs bases, et le paiement de réparations de guerre...
Quant à Ormuz, l’autre arme de destruction massive désormais aux mains de l’Iran grâce à la guerre (!), selon le ministre iranien des affaires étrangères, Abbas Araghchi, le détroit restera sous le contrôle des « forces armées iraniennes », qui décideront qui peut passer et à quel prix...
Sur tous ces points, il est plus que douteux que les négociations qui doivent se tenir à Islamabad dans les prochains jours permettent de revenir aux exigences américaines au début du conflit : abandon de tout programme nucléaire militaire sous contrôle international, limitation du programme de missiles, arrêt du soutien aux proxys et, bien sûr, liberté totale de navigation dans le détroit d’Ormuz...
Mais, au-delà, les conséquences du conflit seront pires encore : d’abord parce que les excès de Trump, ses allers-retours permanents, les menaces sur l’éradication d’une civilisation tout entière ont profondément abîmé, ruiné même, l’image des États-Unis comme le garant, le protecteur d’un ordre international fondé sur un minimum de droit. Le monde de Trump n’est rien d’autre qu’un état de jungle soumis à la loi du plus fort et aux foucades de son chef. Pour de très nombreux pays dans le monde, y compris parmi les alliés européens, l’Amérique n’est plus la solution : elle fait partie du problème, elle est le problème.
Deuxième conséquence désastreuse, à plus long terme : la fin du système de sécurité au Proche-Orient. Les monarchies arabes en particulier, qui, depuis 1945, avaient fondé leur sécurité sur les États-Unis en échange de pétrole, ont brutalement découvert qu’elles sont totalement vulnérables aux frappes de leur voisin iranien et qu’en fait, c’est l’Iran qui désormais domine toute la région. L’Amérique n’a pas pu vaincre l’Iran, dont la tactique de guerre asymétrique a, de fait, triomphé. Et les gratte-ciel de Dubaï ne sont qu’autant de mirages posés sur le sable... Quant aux Européens, ils ont été totalement absents, et les Arabes s’en souviendront.
Troisième conséquence désastreuse, à long terme : l’implosion du lien atlantique. Pour la première fois, c’est l’ensemble des Européens qui ont refusé de s’associer à la guerre de Trump, en revendiquant le droit, non seulement d’être neutres, donc spectateurs d’une Histoire qui les concerne pourtant au premier chef, mais aussi « le privilège du non-combattant », selon la formule de Peter Sloterdjijk. Un privilège qui condamne à terme l’Europe à la soumission.
Au total, si, à l’issue des négociations, la guerre d’Iran devait se terminer par le maintien d’un régime revanchard et nucléaire à Téhéran, contrôlant la jugulaire de l’économie mondiale, avec, de surcroît, la rupture du pacte de sécurité dans la région et l’implosion de l’alliance atlantique, alors les conséquences de cette guerre seront gravissimes et potentiellement historiques.