Les Chantiers de la Liberté

Trump-Poutine : Deux Gullivers empêtrés

Trump-Poutine : Deux Gullivers empêtrés

Pour décrire l’Amérique enlisée dans sa guerre du Vietnam, Stanley Hoffmann, mon regretté professeur franco-américain à Harvard, avait utilisé l’expression de « Gulliver empêtré » dans son livre paru en 1968. Près de quarante ans plus tard, la formule semble pouvoir s’appliquer aussi bien à Trump qu’à Poutine, deux empereurs embourbés dans des guerres qu’ils ne parviennent pas à terminer. Le parallèle, frappant, commence par la même erreur de calcul commise au Kremlin comme à la Maison Blanche, lors de la décision d’entrer en guerre.

Poutine, que ses généraux avaient convaincu de la faiblesse de l’armée ukrainienne face à la surpuissance présumée de l’armée russe, pensait rejouer en trois jours le coup de Prague de 1968 : décapitation du régime en place, remplacement de celui-ci par un ami de Poutine déjà sur place, remise au pas du pays et retour de l’Ukraine dans l’orbite russe, loin des velléités de Kiev de rejoindre l’UE et surtout l’OTAN. Erreur funeste : la guerre est entrée dans sa cinquième année, plus longue encore que la « Grande Guerre patriotique » de Staline contre Hitler… Et Zelensky est toujours là, soutenu et financé par les Européens et même, depuis la semaine dernière, par le Congrès américain, qui, contre l’avis de Trump, vient de voter 8 milliards de dollars d’aide militaire à Kiev.

Même hubris et même erreur, en février dernier, chez Trump. Galvanisé par le spectaculaire enlèvement de Maduro au cœur même de Caracas au mois de mai précédent, Trump était convaincu d’en finir rapidement avec la République islamique, une fois celle-ci décapitée par un bombardement ultra-précis au premier jour de la guerre, le 28 février. Erreur funeste là aussi. Au 4ᵉ mois de guerre, la vraie-fausse trêve en place depuis le 8 avril acte la résilience d’un régime de Téhéran renforcé, plus revanchard que jamais.

Dans les deux cas, la supériorité militaire, loin d’avoir fait la différence sur le terrain, a conduit à une impasse politique et stratégique dont ni Poutine ni Trump ne paraissent capables de s’extraire sans apparaître comme les perdants de conflits qu’ils ont eux-mêmes déclenchés, par choix, et bien sûr hors de toute légalité internationale. La raison : la résilience des Ukrainiens comme des Iraniens, et leur capacité de répondre par une stratégie asymétrique redoutablement efficace. En Ukraine, ce fut d’abord la spectaculaire contre-offensive de l’été 2022 et, surtout depuis dix-huit mois, l’emploi massif de drones de tous types, avec un triple résultat : gel de la ligne de contact rendant impossible toute percée russe, élimination de la flotte russe de la mer Noire et, désormais, frappes dans la profondeur russe, sur les installations énergétiques et militaires, jusqu’à Saint-Pétersbourg lors du « Davos » de Poutine la semaine dernière. Dans le Golfe, la stratégie d’escalade horizontale décidée par les Gardiens de la Révolution a immédiatement élargi la guerre à tout le Moyen-Orient, du Liban — via l’entrée en guerre du Hezbollah contre Israël — aux frappes contre les monarchies pétrolières, le point d’orgue étant la fermeture du détroit d’Ormuz, six jours après la décapitation des plus hautes autorités du régime. La guerre d’Iran est ainsi devenue une crise mondiale, privant la planète de 25 % de ses besoins énergétiques quotidiens…

À Washington comme à Moscou, la « fatigue » de la guerre commence à se faire sentir : en plus de 76 % d’opinions défavorables dans les sondages, Trump vient de subir le vote d’une résolution de la Chambre qui demande l’arrêt de la guerre. Mais sortir à ce stade en monnayant la levée temporaire du blocus d’Ormuz contre la levée des sanctions — une vingtaine de milliards de dollars appartenant aux Iraniens —, et sans vraie solution concernant le programme nucléaire, encore moins le programme de missiles, le tout avec un Hezbollah toujours armé et en place au Liban, voilà un « deal » encore plus mauvais que celui d’Obama en 2015, que Trump n’a cessé de dénoncer. « No deal » est donc, pour Trump, préférable à un mauvais deal, d’autant que l’économie américaine va bien et continue à battre des records en matière de création d’emplois : 172 000 en mai. Et tant pis si le reste du monde — en Asie et en Europe surtout — doit en payer le prix par la récession annoncée, l’inflation et même la pénurie d’hydrocarbures.

« No deal » aussi pour Poutine, qui, malgré les critiques qui commencent à poindre sur les conséquences économiques de la guerre, malgré le demi-million de soldats russes tués depuis le début de « l’opération spéciale », se refuse toujours — comme à Anchorage, l’été dernier — à accepter un compromis territorial qui n’inclurait pas la totalité du Donbass.

Dans les deux cas, Ukraine et Iran, les guerres tournent aux « conflits gelés » et au chaos stratégique qui en découle dans les deux régions, toutes deux situées dans la proximité immédiate de l’Europe…

Pierre Lellouche
6/6/26

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