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Vers une nouvelle course aux essais nucléaires ?

Vers une nouvelle course aux essais nucléaires ?

C’est juste avant de rencontrer son homologue chinois, Xi Jinping, en Corée, le 30 octobre dernier, que le président Donald Trump annonça, au détour d’une phrase, une décision surprise qui fit l’effet d’une bombe dans les états-majors du monde entier. Au lieu d’évoquer les droits de douane ou les terres rares, sujets très attendus de la rencontre de Séoul, Donald Trump informa le monde « qu’en raison des programmes d’essais menés par d’autres pays, j’ai demandé au ministère de la guerre de commencer à tester nos armes nucléaires sur un pied d’égalité. Ce processus commencera immédiatement ».

Une déclaration floue, qui semblait répondre aux annonces triomphales faites à Moscou quelques jours plus tôt quant aux essais réussis de deux nouvelles armes stratégiques présentées comme révolutionnaires : le missile de croisière à propulsion nucléaire (!) « Burevestnik » (nom de code RS-SSC-X-09 « Skyfall »), capable de voler sur des milliers de kilomètres et de contourner toutes les défenses antiaériennes, et le « Poseidon », un imposant drone sous-marin supposé causer un tsunami lors de son impact.

À ce stade, nul ne sait si Trump parlait de propulsion nucléaire ou de relancer les essais des ogives nucléaires elles-mêmes.

Au vu de la situation internationale particulièrement tendue, l’affaire n’est pas sans importance et pourrait relancer une course aux armements véritablement planétaire, entre les grands tout d’abord (Poutine ayant immédiatement réagi en indiquant que si les Américains reprenaient leurs essais, la Russie en ferait de même), mais également en Chine, qui ambitionne de rattraper les deux premiers dès 2035, ainsi que parmi tous les candidats déclarés ou non à la bombe.

Depuis trente ans pourtant, la question des essais nucléaires semblait avoir été définitivement réglée avec la fin de l’affrontement Est-Ouest. La France de Jacques Chirac, par exemple, avait décidé aussitôt après son dernier essai dans l’atoll de Fangataufa, le 27 janvier 1996, de mettre fin à ses essais et de fermer définitivement son site du Pacifique. Ce qu’elle fit, en éliminant même ses missiles sol-sol de moyenne portée…

Quant aux deux grands, leurs essais, très nombreux pendant la guerre froide (1 030 pour les États-Unis et 715 pour les Russes), furent essentiellement interrompus avec la fin de l’Union soviétique. Le dernier essai américain eut lieu en 1992, après l’adoption d’une loi américaine suspendant les essais. Quant au dernier essai russe, il intervint en 1990, un an avant la désintégration de l’empire soviétique.

C’est aussi pendant cette période, celle de l’immédiate après-guerre froide, qu’a été négocié (entre 1994 et 1996) le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICE), signé par 183 États. Hormis l’Inde et le Pakistan, qui conduisirent des essais en 1998, et la Corée du Nord entre 2006 et 2017, le traité, dont la vérification est assurée au moyen de 320 stations sismiques dédiées à travers le monde, a essentiellement été respecté jusqu’ici, même si Trump vient de faire allusion à des essais subcritiques qu’auraient menés les Russes.

Reste que le traité n’est toujours pas entré en vigueur, en raison du fait que huit États disposant de « capacités nucléaires significatives » ne l’ont pas encore ratifié : à commencer par les États-Unis, la Russie et la Chine, auxquels s’ajoutent Israël, l’Inde, la Corée du Nord, le Pakistan et l’Égypte : la barrière juridique demeure donc fragile. D’autant plus fragile que le seul accord survivant de l’ère du « désarmement » soviéto-américain, le traité New START, qui limite à 1 550 le nombre d’ogives nucléaires de part et d’autre, vient à expiration en février prochain.

Pendant ce temps, la Chine, elle, accélère le développement de son programme stratégique. Il est loin le temps où Mao qualifiait l’arme atomique de « tigre de papier » et où il annonçait fièrement qu’en cas de guerre nucléaire, la Chine pourrait survivre à la perte de 300 millions de ses citoyens, et quand même gagner la guerre ! Aujourd’hui, la Chine a déjà multiplié par quatre le nombre de ses ogives : elle atteindra le seuil de 1 000 ogives en 2030, et de 1 500 en 2035, à parité donc avec les Américains et les Russes.

À ce moment, les Américains, comme l’a prédit l’amiral Charles Richard, ancien commandant des forces stratégiques, « pour la première fois de notre histoire, nous devrons faire face à deux super-grands nucléaires en même temps, à parité avec nous ».

Une prédiction émise en 2021, sous le premier mandat de Trump, qui annonçait déjà une nouvelle course aux armements. La menace a été reçue cinq sur cinq à Moscou. Sergueï Lavrov propose désormais de reprendre le dialogue avec Washington…

 

Pierre Lellouche

3 décembre 2025

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M
«Notre monde est menacé par une crise dont l’ampleur semble échapper à ceux qui ont le pouvoir de prendre de grandes décisions pour le bien ou pour le mal. La puissance déchaînée de l’Homme a tout changé, sauf nos modes de pensée, et nous glissons vers une catastrophe sans précédent. Une nouvelle façon de penser est essentielle si l’Humanité veut vivre. Détourner cette menace est le problème le plus urgent de notre temps. »<br /> Ces mots d’un autre temps d’Albert Einstein ont toute leur pertinence aujourd’hui…<br /> Il faut œuvrer à la non-prolifération des armes nucléaires. C’est essentiel pour l’Humanité.<br /> Il y des pays qui n’ont pas du tout compris en quoi consiste la dissuasion nucléaire…ou qu’il peut y avoir des conséquences apocalyptiques rien qu’en utilisant des armes nucléaires « seulement » tactiques.<br /> Comme l’a dit également Albert Einstein : «Je ne sais pas comment sera la Troisième Guerre Mondiale, mais je sais qu’il n’y aura plus beaucoup de monde pour voir la Quatrième… »<br /> A Anchorage le sujet du NEW START, avait déjà été sur la table. Et tant mieux.<br /> Comme vous le dites, le seul accord de l’ère du « désarmement » subsistant est le NEW START.<br /> Cette guerre en Ukraine a provoqué beaucoup de choses. Oui, elle a provoqué beaucoup d’effets secondaires fortement indésirables.<br /> Entre autres, le NEW START reste en suspens justement à cause de ce conflit ukrainien. Il faut espérer qu’il soit reconduit en février prochain. Ce serait un petit pas dans la bonne direction.<br /> Il faut que nos dirigeants comprennent vers quel monde ils nous conduisent.<br /> Ils n’ont pas du tout compris la nature du basculement de notre monde.<br /> Il faut changer de cap urgemment.<br /> Pour cela il faut déjà arrêter cette guerre en Ukraine au lieu de se réunir à huis clos à Bruxelles en cherchant à prolonger ce conflit néfaste.<br /> Il ne faut pas continuer à danser sur un volcan. Toute escalade, potentiellement nucléaire, doit être évitée.<br /> Il faut une vision à long terme.<br /> Il faut être lucide.<br /> Elle n’est pas gagnée, notre affaire.<br /> Albert Einstein nous a avertis de ce côté-là aussi : « Seules deux choses sont infinies. L’Univers et la stupidité de l’Homme. Et encore, je ne suis pas certain de l’infinité de l’Univers. » Disait-t-il.<br /> <br /> Et pour terminer : Merry Christmas, Happy Hanukkah, Joyeux Solstice d’Hiver, Joueuses Fêtes, et espérons, qu’enfin, la paix viendra…Inshallah.<br /> Espérons…<br /> « Le Mal ne gagnera pas. » C’est le Pape Léon XIV, qui l’a dit, je crois.<br /> Espérons.<br /> <br /> Marion Winter, le 20/12/2025
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