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De profundis : un monde sans désarmement

De profundis : un monde sans désarmement

Sans fleurs ni couronnes. Ni grands discours non plus : mercredi dernier à minuit, le tout dernier accord de limitation des armements nucléaires entre Russes et Américains, le traité dit « New START », a tout simplement expiré, arrivé au terme de sa période de validité. Cette fois, ni Poutine ni Trump n’ont cherché à le proroger, comme ce fut le cas il y a quinze ans, en 2021, pour cet accord signé en 2010. Il est vrai que la guerre d’Ukraine est passée par là… Poutine a suspendu la participation de la Russie en 2023, menaçant même, comme Trump aujourd’hui, de reprendre les essais nucléaires…

New START n’avait pas pour but de désarmer les deux superpuissances nucléaires, mais simplement de plafonner leurs arsenaux et surtout de les encadrer par un système très élaboré d’inspections réciproques et de notifications, le but étant d’assurer le maintien dans la durée de la fameuse « stabilité stratégique », c’est-à-dire éviter de rompre la « parité » ainsi obtenue dans le traité, par une nouvelle spirale de course aux armements. Avec, au final, des plafonds largement suffisants pour oblitérer plusieurs fois la planète tout entière : 1 550 ogives nucléaires déployées de part et d’autre sur 700 missiles intercontinentaux (de portée supérieure à 5 500 km), sol-sol, mer-sol ou aéroportés (par des bombardiers stratégiques). Auxquels s’ajoutaient 800 autres vecteurs, déployés ou non. Au total : 1 420 ogives déployées et déclarées comme telles par les Américains, face à 1 549 côté russe, sans compter les têtes nucléaires stockées mais non déployées : 1 830 pour les Américains et 1 114 pour les Russes.

Ces limites sont désormais caduques, et nombreux sont les experts qui craignent que la mort de New START ne donne le signal d’une reprise de la course aux armements tous azimuts.

Car le point crucial ne tient pas tant aux plafonds du traité lui-même qu’à sa signification politique, au sommet, en quelque sorte, du processus de désarmement entamé depuis 64 ans, c’est-à-dire depuis la crise de Cuba de 1962. C’est parce qu’ils prirent soudainement conscience d’avoir été tout près d’un affrontement nucléaire direct au moment de la crise des fusées que les deux superpuissances s’engagèrent, l’année suivante, dans le processus dit « arms control » (en français : « la limitation des armements »). Avec, comme toute première priorité, d’empêcher la dissémination des armes nucléaires à d’autres États — à l’époque, la France et la Chine tout d’abord. D’où, dès 1963, le Traité sur l’interdiction partielle des essais nucléaires, suivi cinq ans plus tard par le Traité de non-prolifération (TNP). Une première phase, suivie, dès 1971, par le premier accord SALT limitant les armes stratégiques offensives et, l’année suivante, le Traité ABM interdisant les armes défensives antimissiles. La religion nucléaire était alors la MAD, la destruction mutuelle assurée, qui, pour fonctionner, reposait sur la vulnérabilité totale de chaque camp et, par conséquent, sur l’interdiction de toute défense antimissile…

Depuis le début de la guerre froide et jusqu’en 2017, pas moins de 30 accords ont été signés par les deux grands pour restreindre la course aux armements nucléaires, chimiques ou bactériologiques, et dans différents environnements (espace, Antarctique…), tandis que 12 autres accords, notamment de dénucléarisation régionale (comme pour l’Ukraine en 1994), ont été signés par de nombreuses autres puissances.

C’est tout cet édifice qui menace de s’effondrer aujourd’hui, à l’heure du grand basculement du monde. Poutine développe des armes futuristes comme le missile de croisière à propulsion nucléaire Burevestnik, le missile hypersonique Oreshnik ou le sous-marin nucléaire Poseidon, tandis que Trump rêve de son « Golden Dome », le bouclier ultime qui protégera l’Amérique contre toute attaque de missiles. Dans le même temps, la Chine de Xi a engagé une véritable course pour rattraper les deux grands, visant, elle aussi, 1 500 missiles stratégiques d’ici 2035… Pour les Américains, le risque est de devoir dissuader — ou combattre — ses deux rivaux à la fois. Trump a évoqué l’idée d’un autre traité, après New START, mais cette fois à trois, avec la Chine. Sauf que Pékin ne veut pas en entendre parler…

Dans un tel contexte, le risque principal est celui d’une accélération de la prolifération tous azimuts : en Asie (Japon, Corée), au Moyen-Orient (Iran, Arabie, Émirats, Turquie), voire en Europe même (Ukraine, Pologne et… Allemagne).

Bienvenue au nouvel Âge nucléaire…

Pierre Lellouche

4 février 2026

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