Idées et analyses sur les dynamiques politiques et diplomatiques.
2 Avril 2026
C’est un combat à mort : la survie du deuxième mandat de Trump d’un côté ; celle du régime totalitaire des mollahs de Téhéran de l’autre. Et, au milieu, une Europe inquiète, à la fois divisée et impuissante.
Cette épreuve de force était attendue ou redoutée depuis des années. Nous y sommes.
Voilà quarante-sept ans qu’un groupe de fanatiques chiites a pris le contrôle d’un grand pays, héritier d’une grande civilisation — la Perse — et de ses 90 millions d’habitants. Quarante-sept ans que ce régime sanguinaire et corrompu travaille à la domination du Moyen-Orient, en essayant de construire sa bombe atomique, en se dotant de dizaines de milliers de drones et de missiles (27 types de missiles, de 300 à 4 000 km de portée !), en ayant financé et armé des supplétifs terroristes dans toute la région, en pratiquant de façon routinière attentats et captures d’otages en Occident. La France en a payé le prix d’une centaine de morts, de centaines de blessés, d’une douzaine d’otages…
Voilà quarante-sept ans aussi que tout le monde hésite et recule devant l’obstacle. L’Europe a bien essayé de négocier, treize années durant, sans parvenir à stopper les programmes nucléaire et balistique des mollahs. Sans réussir non plus à bloquer la Syrie d’Al-Assad, le Hamas ou le Hezbollah, tous protégés par Téhéran. Quarante-sept ans, enfin, que les présidents américains successifs, jusqu’à Trump, malgré l’humiliation subie en 1979 par la prise d’otages de leur ambassade à Téhéran, ont préféré éviter un affrontement direct, laissant le sale boulot à Israël.
Le 7 octobre a tout changé, ironiquement à partir du pogrom mené par le Hamas, fidèle supplétif de Téhéran. Les proxys ont été éliminés ou affaiblis par Tsahal ; Assad a été renversé ; et l’Iran a été durement frappé lors de la guerre des Douze Jours, en juin 2025. Mais le régime a survécu — et ses ambitions nucléaires aussi. Sur le front intérieur, une majorité d’Iraniens se sont levés contre le totalitarisme et sa faillite économique en janvier dernier, au prix de 40 000 morts et d’autant de condamnés sans procès. Là encore, le régime a tenu…
Et puis, après une énième tentative de négociations à Genève, en février, Trump a finalement choisi la guerre, dans une étroite alliance avec Israël. Cela, sans consulter qui que ce soit : ni le Congrès, ni ses alliés en Europe ou dans la région, et encore moins l’ONU. Pari extrêmement risqué : on ne renverse pas un régime uniquement par des frappes aériennes.
Tout reposait sur un double espoir : que le régime lui-même se fracture sous les coups de boutoir des frappes israélo-américaines, et que le peuple iranien en profite pour prendre lui-même le pouvoir.
Or, malgré deux semaines de frappes extrêmement dures sur la totalité du système de forces du pays, après avoir subi dès le premier jour la décapitation du pouvoir théocratique et militaire, le régime tient toujours. La population, terrorisée par les massacres de janvier, se terre. Mieux : le régime reprend l’offensive militaire — et surtout politique — en imposant sa guerre à lui : une guerre asymétrique fondée sur une escalade horizontale délibérée. Frapper les bases ennemies dans la région (11 morts et 140 blessés américains ; un mort et six autres soldats français blessés) ; incendier littéralement la région, à commencer par les Émirats et autres royaumes du Golfe ; et surtout prendre l’économie mondiale en otage, en forçant l’arrêt de la production de pétrole et de gaz et en interdisant leur transport par la fermeture du détroit d’Ormuz. Malgré les bombardements incessants israélo-américains, le régime de Téhéran a réussi à frapper toutes les bases occidentales de la région : américaines, françaises, italiennes (en Irak), anglaises (à Chypre). Tous les voisins arabes ont été frappés, parfois des centaines de fois comme les Émirats ; même l’Azerbaïdjan et la Turquie (la base OTAN d’Incirlik) ont été ciblés…
Le moment de vérité approche, car la guerre a changé de nature.
Le K.-O. espéré a viré à la guerre d’usure, qui, elle-même, ne peut conduire qu’à un chaos généralisé. Or la guerre d’usure est intenable pour l’économie mondiale dans son ensemble. La libération de 400 millions de barils décidée en urgence par l’AIE (Agence internationale de l’énergie) n’est, au mieux, qu’une rustine d’une vingtaine de jours pour éviter une flambée immédiate des prix. Voici donc Trump coincé entre les marchés, son opinion publique à laquelle il avait juré de ne pas s’embarquer dans une autre « guerre sans fin », et une campagne militaire sans but atteignable : la capitulation de l’ennemi, sans troupes au sol. Son retrait — même en proclamant « victoire », comme Trump sait si bien le faire — est impossible, sauf à ruiner toute crédibilité américaine dans la région et dans le monde.
Les mollahs le savent bien et annoncent déjà la phase suivante : celle de leur revanche impitoyable, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur ; l’accélération, bien sûr, de leur programme nucléaire et de fusées intercontinentales ; la mise sous tutelle de tous leurs voisins arabes du Golfe. Cerise sur le gâteau : ils entendent obtenir la confirmation de leurs droits (c’est-à-dire de leur droit à l’enrichissement — donc à la bombe), des réparations de guerre, et même des garanties de sécurité !
Voici donc venu le moment de vérité : soit Trump se contente d’avoir dégradé le gros du potentiel militaire de l’Iran et se retire, en maquillant sa retraite en prétendue « victoire militaire » ; et, dans ce cas, il laissera derrière lui un chaos généralisé dans la région, avec un régime terroriste iranien toujours en place, mais plus revanchard que jamais… Soit il poursuivra le combat jusqu’à l’éradication de la pieuvre, avec, si possible, le soutien des alliés européens et arabes.
L’Amérique et l’Europe seront-elles capables de se hisser à la hauteur de l’enjeu ?
Pierre Lellouche — 13/3/26