Idées et analyses sur les dynamiques politiques et diplomatiques.
8 Avril 2026
Dans mon dernier livre, « Engrenages », j’avais décrit comment la guerre d’Ukraine risquait de « métastaser » au Moyen-Orient au lendemain du pogrome de masse du 7 octobre, par ses effets sur l’alliance militaire russo-iranienne et par ses conséquences sur le marché mondial de l’énergie, les deux pays, parmi les premiers producteurs d’hydrocarbures, étant tous deux placés sous sanctions.
Avec la guerre aérienne déclenchée le 28 février par les États-Unis et Israël contre le régime de Téhéran, les deux fronts sont désormais inextricablement liés et, malheureusement pour nous, l’Europe est en première ligne dans les deux cas, sans avoir les moyens de peser véritablement sur les conflits en cours, condamnée à en subir, le moins mal possible, les conséquences.
Le lien militaire
Le lien le plus visible est militaire. Avant la guerre d’Iran, Téhéran avait généreusement aidé Moscou en envoyant des drones Shaheed 136. Aujourd’hui, les Russes renvoient l’ascenseur en livrant les mêmes drones, produits en Russie à raison de 1 000 exemplaires par jour, mais améliorés en termes de guidage, de charges explosives, de brouillage des défenses adverses et, surtout, de tactique opérationnelle (par essaim) afin d’augmenter leur efficacité.
Les Russes partagent également leur renseignement satellitaire sur les cibles, notamment américaines dans la région, rendant là aussi la monnaie de leur pièce aux Américains, qui aident au ciblage des drones ukrainiens tirés contre le territoire russe. La livraison de missiles sol-air Verba est également prévue… Pour l’instant, les Américains laissent faire…
Le choc énergétique
Sur le plan énergétique, l’engrenage est encore plus problématique, surtout pour les Européens. Après l’invasion de l’Ukraine, l’Europe — Hongrie et Slovaquie exceptées — avait renoncé au pétrole et au gaz russes. Elle s’est donc tournée vers le GNL américain et surtout qatari. Sauf que l’Iran a frappé des sites de production au Qatar, au Koweït et en Arabie.
Beaucoup de ces installations sont désormais fermées et nécessiteront plusieurs mois avant de redémarrer… après la fin des combats… D’ici là, l’augmentation des prix des hydrocarbures et la fermeture du détroit d’Hormuz — une aubaine pour la Russie — auront entraîné des conséquences majeures sur nos économies et sur les populations européennes les plus vulnérables : de l’employé qui doit prendre son véhicule pour aller travailler, aux transporteurs, aux agriculteurs, aux pêcheurs, ou à l’industrie chimique.
Signe du chaos ambiant : les Européens arraisonnent des pétroliers « fantômes » russes, tandis que Washington lève les sanctions sur ce même pétrole pour calmer les marchés…
L’OTAN à l’épreuve
Reste la politique, et l’avenir de l’OTAN en particulier. Pour les Européens, la seule guerre qui vaille est celle d’Ukraine, qu’ils sont désormais seuls à financer. La guerre d’Iran, quant à elle, « n’est pas notre guerre », comme l’ont proclamé à l’unisson tous les dirigeants européens, de Mertz à Macron, en passant par Starmer et Mme Kallas, la « ministre des Affaires étrangères » de l’UE. Une attitude incroyablement myope quant au problème qui nous est posé.
Première difficulté : l’administration Trump, qui, elle, n’a pas besoin des hydrocarbures du Golfe, se considère trahie par ses alliés, le clame haut et fort, et menace d’en tirer les conséquences s’agissant de la pérennité de l’Alliance atlantique. Parmi les idées envisagées pour le prochain sommet de l’OTAN : « pay for play ». Seuls auront le droit de voter sur les décisions prises par l’Alliance les États qui auront atteint l’objectif imposé par Trump de 5 % de dépenses militaires. Aujourd’hui, seuls cinq pays nordiques et la Pologne sont au-dessus de 3 %…
Autre problème : le Pentagone va envoyer dans le Golfe, en grand besoin de munitions et surtout de moyens de défense sol-air, les systèmes d’armes prévus pour l’Ukraine (et déjà financés par les Européens à hauteur de 600 millions de dollars). Illustration. Une autre bonne nouvelle pour la Russie, qui tire jusqu’à mille drones Shaheed sur l’Ukraine en une seule journée… tandis que l’armée ukrainienne vient de signer un accord de coopération militaire avec l’Arabie dans le domaine de la lutte antidrones…
Enfin, et surtout, il est difficilement possible pour l’Europe de se prétendre neutre au Proche-Orient quand ses bases dans la région sont attaquées par l’Iran, quand ce dernier prétend « privatiser » à son seul profit le détroit d’Hormuz, et quand il annonce vouloir quitter le Traité de non-prolifération nucléaire alors même que les capitales européennes sont à portée de missiles iraniens.
Les Émirats, nos partenaires et alliés dans la région, parlent quant à eux de créer en urgence « une force de sécurité internationale » pour rouvrir le détroit, tandis que le Saoudien Sultan Al Jabber explique à la Maison-Blanche que « l’Iran a pris Hormuz en otage, que tous les pays devront payer une rançon : à la pompe, à l’épicerie, ou à la pharmacie ».
Pas sûr que la diplomatie ou la neutralité soient une option face au régime de Téhéran, qui a décidé d’aller au bout de sa stratégie de la terre brûlée.
Pierre Lellouche — 28/03/2026