Les Chantiers de la Liberté

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Fin de partie en Ukraine

Fin de partie en Ukraine

Tels les somnambules de 1914, les présidents Macron et Zelensky, apparemment aveugles à la réalité qui les entoure, viennent de signer des lettres d’intention « historiques » portant sur la fourniture par la France d’une centaine de chasseurs Rafale et d’importantes quantités d’armes : missiles, radars, drones… « Une nouvelle étape », selon le président français.

Mais une nouvelle étape vers quoi, au juste ?

La politique a beau être devenue une affaire de communication, surtout en temps de guerre, on peut néanmoins s’interroger. D’abord sur la réalité de ce qui vient d’être annoncé.

Malgré — ou plutôt en raison — du talent de l’entreprise Dassault et de l’excellence de son appareil, le fait est que Dassault, qui ne produit que trente appareils par an, voit ses carnets de commandes saturés pour de nombreuses années. L’Inde, les Émirats, la Grèce, l’armée de l’air française attendent leurs appareils. On voit mal comment ces avions pourraient être livrés à l’Ukraine avant plusieurs années — une dizaine, dit-on —, à coup sûr après le départ de M. Macron de l’Élysée, et probablement aussi après celui de Zelensky…

Et puis il y a l’argent. À minima, la commande se monte à une dizaine de milliards d’euros, hors armements. Or l’Ukraine comme la France n’ont tout simplement pas d’argent. L’Ukraine a besoin d’une centaine de milliards d’euros par an. En janvier 2025, l’Amérique a versé les derniers 500 millions de dollars hérités de Biden. Depuis, plus rien. Quant à l’Europe, elle donnera cette année 74 milliards d’euros, un chiffre analogue aux deux années précédentes. La France, elle, est à ce point fauchée qu’elle ne réunira cette année, sur trois ministères, que 120 millions d’euros à donner à l’Ukraine. À peine le prix d’un seul Rafale…

Quant à l’année prochaine, nul ne sait où trouver les fonds pour continuer à financer la guerre, sauf à puiser dans les fonds de la Banque centrale russe déposés chez Euroclear à Bruxelles — option juridiquement et politiquement risquée, loin de faire l’unanimité parmi les Européens… Autre option : financer la guerre par un emprunt commun de l’UE, du type Covid, mais là encore, les Européens — surtout les plus fortunés, comme l’Allemagne — n’en veulent pas.

Annoncer en grande pompe la fourniture d’avions qui n’existent pas encore et que personne ne sait financer est en fait à la juste hauteur d’un président français totalement démonétisé au plan intérieur, sans majorité, ni parti, ni budget, qui ne survit plus qu’à l’aide de « coups de com » successifs auxquels plus personne n’attache la moindre crédibilité. Les derniers en date : prétendre, avec un colloque « Choose France » et un dîner à l’Élysée, que l’industrie française renaît alors qu’elle s’étiole sous les impôts et l’incertitude politique créés par le même Macron ; ou asséner, toute honte bue, que la libération allemande de Boualem Sansal est un triomphe pour la diplomatie française…

Quant à Zelensky, cerné dans son entourage immédiat par des affaires sordides de corruption à grande échelle (on parle de cent millions d’euros !), cela en pleine guerre, là encore, le moins que l’on puisse dire est que la crédibilité n’est pas au rendez-vous.

Reste la question essentielle : y a-t-il une stratégie derrière cette annonce, et laquelle ?

Clairement, les Rafale arriveront — s’ils arrivent un jour — bien trop tard pour peser sur le cours de la guerre. Idem pour la demi-douzaine de batteries antiaériennes, dans un pays qui doit malheureusement subir des centaines de frappes de drones et de missiles chaque soir sur ses villes et ses installations énergétiques.

Reste alors le signal politique : la France annonce son soutien à l’Ukraine sur le long terme. Soit. Elle qualifie Poutine « d’ogre » et la Russie de menace existentielle. Les plus hauts responsables militaires français annoncent « un choc » avec la Russie dans trois ans. Soit encore. Mais à quoi rime cette fuite en avant ?

La vérité est que la guerre évolue très négativement sur le terrain. Non seulement l’Ukraine ne peut plus espérer reprendre par les armes ses territoires perdus de Crimée et du Donbass, mais, manquant cruellement d’hommes et d’armement, elle peut perdre davantage. La Russie, elle, grignote le reste du Donbass et n’a nul intérêt à un cessez-le-feu qui bloquerait sa progression. Son objectif n’a pas changé : que l’Ukraine n’entre jamais dans l’OTAN ; que le dispositif militaire occidental à ses frontières soit desserré ; et que cela fasse l’objet d’un accord de paix global. Au-delà, Poutine rêve d’un nouveau Congrès de Vienne où, avec l’appui de la Chine et de la « périphérie » (le Sud global), la Russie pourrait s’imposer à la tête d’un monde post-occidental…

Face à une Amérique sur le départ et qui tantôt s’en lave les mains, tantôt négocie avec les Russes dans le dos des Européens, ces derniers vont devoir payer la note d’un conflit ingagnable et qu’ils ne dirigent aucunement. D’où la fuite en avant dans le déni : Macron, comme la plupart de ses collègues, ne veut pas admettre la fin de partie en Ukraine, car cette défaite est aussi la leur. Macron envoie même son chef d’état-major exhorter les maires de France à préparer les populations à la guerre qui vient contre la Russie !

Reste que, plutôt que de persévérer dans la boucherie (un million et demi de victimes des deux côtés depuis près de quatre ans !), il est plus que temps de bâtir les bases d’un accord avec une Russie qui — Poutine ou pas — ne déménagera pas. À moins que l’escalade dans la rhétorique guerrière ait aussi un tout autre but, de politique intérieure cette fois : s’assurer, comme en 2022, que le camp dit « de la raison », le camp « européo-progressiste », reste au pouvoir et en bloque l’accès aux forces montantes qui ne veulent ni de la guerre, ni des ravages de la mondialisation…

Pierre Lellouche

18 novembre 2025

 

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M
Une fois de plus, vous nous livrez une très belle analyse.<br /> <br /> En effet, nos dirigeants va-t-en-guerre persistent –à prolonger cette guerre grotesque- et Emmanuel Macron signe – une « lettre d’intention » que l’on ne peut trouver qu’absurde dans le contexte actuel.<br /> Donald Trump est exaspéré, agacé. Il voulait que ce conflit soit résolu au plus vite. Que le bain de sang s’arrête. Que nenni. Il ne pouvait pas s’imaginer que nos « volontaires » coalisés européens allaient freiner des quatre fers devant des négociations de paix. Pour cause, cette guerre a des conséquences absolument néfastes pour l’Europe. En toute logique, l’Administration Trump se disait que la fin de cette guerre allait être aussi une priorité européenne.<br /> Si nos dirigeants avaient voulu apporter un soutien constructif au processus de paix, ils seraient aujourd’hui autour de la table des négociations…<br /> Les Américains nous ont exhorté et nous exhortent encore à voir les dangers réels qui menacent notre Vieux continent (les flux migratoires excessifs, le cheval de Troie qui porte l’islamisme et le terrorisme dans ses entrailles, et qui est déjà posé en Europe, etc ...) et nous conseillent de nous équiper de façon appropriée face à ces menaces, mais Ursula von der Leyen et ses acolytes (Emmanuel Macron encore une fois, en tête) ont d’autres priorités…avec leur attitude toujours aussi belliqueuse, ils se donnent en spectacle devant un monde incrédule et leur crédibilité fond comme neige au soleil.<br /> Et Zelensky essaie de sauver sa peau. L’étau se resserre autour de lui. Son bras droit est impliqué dans une affaire de corruption d’envergure, mais ce n’est que la pointe de l’iceberg…des milliards ont été déversés en Ukraine…et il y a des milliards qui se sont évaporés. Nos dirigeants étaient bien au courant de l’ampleur de la corruption qui existait en Ukraine avant même ce conflit. Un jour, on découvrira peut-être l’étendu de ces affaires...<br /> Quant à Vladimir Poutine, il a déclaré fermement :<br /> « Nous n’avons pas l’intention de faire la guerre à l’Europe » !!!<br /> « Mais », il nous dit aussi : « si l’Europe le souhaite et commence, nous sommes prêts dès maintenant. »<br /> En gros, il nous dit, « qu’ils viennent me chercher »…<br /> (« Qu’ils viennent me chercher. » Cette phrase nous rappelle une toute autre chose, dans un tout autre contexte, prononcé par Emmanuel Macron à l’époque de « l’affaire Benalla »…)<br /> Bien sûr, ces propos sont amplifiés et une nouvelle fois on nous brandit le danger de « l’ogre » russe. On insiste sur le deuxième propos et évacue le premier. Il faut faire peur…<br /> Bizarrement, il y a des pays en Europe qui ne craignent pas les Russes. A Budapest et Bratislava, on ne les craint pas. Si Monsieur Babis est investi prochainement, il en sera probablement de même à Prague. Et pourtant les Hongrois ont connu 1956, et les Tchécoslovaques 1968, donc l’oppression soviétique. Mais là-bas, les gens voient la différence, et ne tombent pas dans les pièges d’analogies historiques fallacieuses.<br /> On nous dit que les Baltes sont paniqués, qu’ils craignent une invasion russe. Les Baltes savent d’où est partie la guerre dans le Donbass en 2014 (Il s’agit notamment du non-respect des accords de Minsk et de l’interdiction de la langue russe dans ces contrés russophones par Kiev...) Peut-être faudrait-il examiner comment les minorités russes sont traitées dans ces pays-là…<br /> Un nouveau Congrès de Vienne ? Mais, oui, il nous en faudrait un. Il nous faut une nouvelle architecture sécuritaire européenne et globale. Il est vrai qu’il faudrait traiter les « causes profondes de ce conflit ». Oui, pour que l’abcès soit percé une bonne fois pour toutes. Il faut recoller les morceaux d’une Europe de l’Atlantique à l’Oural. Il faut œuvrer à la réconciliation entre l’Europe et la Russie et que l’Ukraine devienne ce « pont » évoqué par Kissinger.<br /> Avec ce conflit ukrainien, nous avons poussé les Russes dans les bras des Chinois, ce cas de figure que vous avez si habilement appelé « le cauchemar de Kissinger ». Il faut espérer que les Américains réussiront à les extirper de cette embrassade. Si Poutine se tourne vers certains pays du « Sud global » (où certains liens de l’époque de la Guerre Froide ont été revitalisés), c’est pour assurer ses arrières, évidemment. Cette guerre a provoqué tout cela au détriment de l’Occident, et surtout au détriment de l’Europe. Pour contrer cet élan, il faut que l’Occident arrête de se déchirer.<br /> <br /> Pour conclure, le camp va-t-en-guerre, celui « de la raison », le « européo-progressiste », comme vous le dites, et dont les idées et propos sont en permanence diffusés par les médias, qui lui servent de relais puissant, a déjà perdu la face. Mais, ce camp-là poursuit ses gesticulation belliqueuses, reste dans le déni de la réalité, et veut gouverner par la peur.<br /> « L’ogre russe », « la menace existentielle » pour l’Europe…<br /> Tout cela pour nous pousser vers cette « Europe fédérale » dont les gens ne veulent plus ?<br /> (Il fut un temps où un certain Bismarck brandissait la menace d’un autre « ogre » tel que le «corse », pouvant resurgir un jour, pour fédérer les principautés allemandes…ce qu’il parvint à faire au bout des trois guerres consécutives de 1864, 1866 et 1870/71…) <br /> Tout cela pour rester au pouvoir ?<br /> Tout cela en vue des prochaines échéances électorales ? <br /> <br /> « On ne ment jamais autant qu’avant les élections, pendant la guerre et après la chasse. »<br /> Dixit Georges Clemenceau…<br /> <br /> Marion Winter, le 08/12/2025
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P
...ou après la pêche, dit-on plutôt à Marseille. Merci de votre contribution !