Idées et analyses sur les dynamiques politiques et diplomatiques.
12 Décembre 2025
Pierre Lellouche, ancien ministre et ancien président de l'Assemblée parlementaire de l'OTAN, auteur de «Engrenages» (Odile Jacob), est l'invité de Timothée Dhellemmes dans l'émission «Points de Vue» du Figaro TV. 10 déc. 2025. Transcription exclusive.
- Est-ce que vous êtes d'accord avec l'analyse de l'éditorialiste Mathieu Bock Coté qui dit qu'il voit davantage dans cette attitude des Etats-Unis, celle d'un ami, que celle d'une ingérence dans nos affaires ?
- Comment vous dire ? Je sais pas si c'est ami ou pas ami. C'est le style de Trump. Il fait de la politique étrangère pour dire que lui a des résultats, tandis que les autres, regardez-les, ils sont en train de sombrer. Le problème, si vous voulez, c'est qu'il n'a pas tort. C'est ça le sujet. Moi, je veux bien qu'on casse le thermomètre et qu'on casse Trump et Maga et tout ça, mais quand même, ce qu'il dénonce, à savoir un système démocratique qui commence à être dévoyé, où on peut, par exemple en France, interdire une chaîne de télé. Moi, j'en suis toujours pas revenu, si vous voulez.
- Vous faites référence à la fermeture de la Chaîne C8.
- Mais oui, où un président de la République peut parler d'un label qui dit le vrai, qui dit faux, enfin je veux dire, on est chez les fous. Quand on connaît l'histoire de la liberté de la presse en France depuis la Révolution jusqu'à la loi de 1905, c'est inacceptable d'entendre des trucs pareils.
Quand il parle d'un Paris qui a changé complètement de mine à cause de l'immigration, de la saleté, etc. C'est le vécu des Parisiens ! C'est vrai que Paris n’est plus le Paris qu'il a aimé et qu'il a connu.
Quand il dit que l'Europe est en train de risquer l'effacement de sa civilisation à cause de l'immigration de masse, moi, je dis la même chose. Je n'ai pas attendu Trump pour me l'apprendre.
Donc, il a ce constat qui fait mal, mais c'est un constat sur lequel nous devrions, nous, réagir. Je veux bien qu'on dénonce Trump. J'ai vu des ministres dire, ce n'est pas bien, tout. Je m'en fous. Ce qui m'intéresse, c'est qu'il décrit une classe politique européenne qui est complètement perdue par rapport aux défis du moment, et notamment comment est-ce qu'on termine la guerre d'Ukraine. qui ne prend pas les décisions, qui est en panique, mais tout ça est hélas vrai. J'aimerais que ce soit l'inverse.
Quand j'ai fini mes études à Harvard il y a une cinquantaine d'années aujourd'hui, l'Amérique était engluée dans la guerre du Vietnam, elle était dans le Watergate, et les jeunes Européens de l'époque dont j'étais n'avaient qu'une idée, c'était de rentrer en Europe, la France, l'Europe, c'était l'avenir. Aujourd'hui, Si j'avais 20 ans, je me poserais des questions. Ce n'est plus la même Europe.
- Donc vous n'avez pas été surpris par la teneur de ce texte et le peu d'égard envers l'Union Européenne ?
- Le texte est extrêmement important. Il signifie ni plus ni moins que la fin de l'alliance atlantique. Vous avez un président américain qui se présente comme médiateur entre l'Europe et la Russie. La Russie qui n'est même pas à ses yeux, d'ailleurs, l'agresseur en Ukraine, alors que c'est l'agresseur, quoiqu'on en pense sur les origines de cette affaire, ce que je décris dans mon livre. On a aussi nos parts de responsabilité, mais il y a quand même un agresseur. Trump ne désigne pas l'agresseur. Il se présente comme le médiateur entre l'Ukraine et la Russie.
L'Europe n'existe même pas à ses yeux dans cette affaire. Et il s'en prend effectivement à l'Union Européenne quelques jours après la publication par Washington de cette nouvelle stratégie. C'était vendredi soir. Le président américain en a rajouté une couche. Lundi, devant la presse, il a une nouvelle fois ciblé l'Union Européenne.
Deux lectures à ces déclarations, celle d'un Donald Trump condescendant, qui clairement, pardonnez-moi l'expression, qui se paie une fois l'Europe, et celle d'un allié qui reconnaît qu'il a encore besoin de nous et qui dit nous avons besoin que l'Europe arrête.
- De changer comme cela…
- Oui, mais je pense que c'est la deuxième version, il n'est pas anti-Europe, il décrit une situation... Bon, ce qui est important de comprendre, c'est de replacer l'Europe dans sa vision globale du système. Il est en train de dire quoi ? Moi je fais une politique MAGA, l'Amérique d'abord, ça vaut aussi en politique extérieure, donc voilà ma réflexion stratégique, il préface le papier de 33 pages, il est préfacé par Trump. Et il dit voilà ma politique étrangère, c'est quoi ma priorité ? C'est mon hémisphère, c'est-à-dire l'Amérique du Nord et l'Amérique du Sud. C'est pour ça qu'il est en ce moment en face de Maduro au Venezuela avec une armada considérable. Il veut reprendre le contrôle de l'Amérique du Nord avec le Canada qu'il écrase sous les droits de douane en disant vous avez vocation à rejoindre les Etats-Unis.
Qu'est-ce qui s'est passé pendant la guerre d'Afghanistan, la guerre d'Irak et le reste depuis 30 ans ? Il se passe que les Chinois sont devenus les premiers partenaires de l'Amérique du Sud. Je ne sais pas si vous le savez, mais ils sont dominants économiquement en Amérique du Sud. Ils sont en train de construire des ports, y compris au Pérou, et ça, les Américains ne peuvent pas l'accepter, donc ils ressortent nommément la doctrine Monroe.
Donc, priorité numéro un, je contrôle mon hémisphère, et puis peut-être le Canada et le Groenland, Panama, tout ça, c'est dans sa logique. Je ne dis pas que c'est bien ou pas bien, je décris ce qu'ils pensent.
Une fois qu'on a dit ça, quelles sont les autres régions ? Les autres régions, elles ont vocation à se débrouiller toutes seules, nous on reste alliés, mais elles ont vocation à se prendre en charge. C'est le cas en Asie, c'est le cas au Moyen-Orient, ils considèrent que la paix a été réglée grâce à lui, et en Europe, prenez-vous en charge. Et moi, je suis là pour faire la paix sur l'Ukraine, en direct avec Poutine, et vous n'êtes pas là, vous n'avez même pas un strapontin.
Est-ce que ça, en réalité, ça n'existe pas déjà depuis des années ? Ce qu'il fait dans ce document, c'est qu'il vient graver dans le marbre une position qui, en réalité, était déjà celle des Etats-Unis depuis Donald Trump, même depuis ses prédécesseurs.
C'est fondamentalement ça, les Etats-Unis, depuis la naissance des Etats-Unis.
Avec cette chose qui s'est passée dans les années 50, avec la guerre de Corée, l'Amérique est revenue en Europe. Et donc nous, Européens, nous deux, plein de gens, Tous ceux qui ont moins de 80 ans ont été biberonnés à la sécurité américaine. L'Amérique fait partie du paysage européen. C'est elle qui assure la sécurité de l'ensemble. Et là, il vient dire, bah non, c'est fini. C'est fini. You're on your own, comme ils disent. Vous vous débrouillez. C'est à vous de gérer les suites de la guerre. Moi, je veux bien y mettre fin, par un accord avec Poutine en liaison avec les Ukrainiens, mais les Européens, après ils doivent payer pour la reconstruction, c'est leur affaire.
Donc voilà, c'est ça la politique. C'est ce qui explique la panique absolue des gouvernements européens, c'est qu'ils ne savent pas faire. Depuis 80 ans, ils savent que la défense est assurée par les Etats-Unis.
Ce n'est plus le cas. immédiatement, comment est-ce qu'on paye la guerre en Ukraine ? Nous, on pense, en France et ailleurs, qu'il faut continuer la guerre. Comme le dit le président de la République, il faut continuer l'effort de guerre. C'est facile, c'est pas nous qui mourrons, c'est les Ukrainiens qui meurent. Mais bon, on va faire l'effort de guerre. Mais avec quel argent ? Il n'y a plus un rond. Il n'y a pas un rond en France, vous avez vu. On a un président qui dit... C'est ce hiatus qui est le plus spectaculaire. Vous avez un président qui fait le kéké à Londres avec ses collègues, en faisant comme ça, le pouce à Zelensky, etc. On s'occupe de vous. Et derrière, vous avez un gouvernement qui, après des compromis 4e République, C'est un déficit de 20 ou 30 milliards. Mais il s'en prend à l'Union Européenne, à la France. Il parle notamment de la gestion de l'immigration. Et il dit, d'ailleurs ceci pour reprendre cette interview au média Politico, quand vous regardez Paris, c'est un endroit totalement différent. Moi, j'adorais Paris à l'époque. Et il dit, pour certaines raisons, les dirigeants européens veulent être politiquement corrects et ne veulent pas renvoyer les personnes migrantes de là d’où elles viennent. C'est quand même du Trump dans le texte. Bon, il y a plein de gens à Paris qui seraient d'accord avec ce constat. Y compris moi qui suis un Parisien depuis toujours, ma vie a changé.
Mais est-ce que c'est au président des États-Unis de dire cela ? Pourquoi est-ce qu'il n'aurait pas le droit de le dire ? Beaucoup disent, attendez, c'est une ingérence. Donald Trump, on ne.
ne lui demande pas son avis sur la manière dont on gère nos frontières. Nous on passe notre temps à dire que les Russes vivent sous une dictature.
Oui, sur les propos de Donald Trump, beaucoup fustigent depuis quelques jours l'ingérence américaine dans nos politiques, notamment les politiques migratoires. Quand on regarde les statistiques de l'immigration dans le monde, on parle de plusieurs centaines de millions de personnes. Il y a une organisation internationale qui s'occupe de ça, je lis les résultats, c'est consternant.
Il y a des centaines de millions de personnes qui sont en mouvement. dans le monde, donc c'est un vrai défi pour tout le monde, pour les Etats-Unis, pour toutes les nations développées, et pour l'Europe qui est particulièrement... et la France, qui est la plus généreuse à l'intérieur de l'ensemble des pays le plus généreux au monde. Donc il y aura un problème, bien sûr, il y a un problème à l'école, il y a un problème à l'hôpital, il y a un problème de logement…
Vous avez vu le dernier arrêt de la cour administrative sur l'asile, qui, de facto, donne le droit à toutes les femmes somaliennes de venir comme réfugiées politiques en France. Vous pouvez l'appliquer aussi aux femmes afghanes. Donc on a ouvert tellement les vannes sur l'immigration, que oui, on est en phase de submersion.
- Est-ce que l'on a suffisamment confiance aujourd'hui en Europe de la redéfinition que ce texte et que toute la mise en œuvre par Donald Trump de ces nouvelles relations va engendrer sur des années ? C'est toute notre relation qui est aujourd'hui à redéfinir.
- Absolument. Et on a beaucoup de mal à faire ça encore une fois parce qu'on a été biberonné depuis quatre... Ma génération n'a connu que l'OTAN. Il va falloir à nouveau s'assumer en tant que puissance. Alors certains disent la souveraineté européenne comme le président de la République, moi, je suis extrêmement sceptique. On va assister à une redéfinition du système européen.
Dans mon livre, j'explique que la sortie de la guerre, ce qui est en train de se passer, c'est qu'il y a deux accélérateurs. Il y a l'élection de Trump, mais il y a surtout la guerre d'Ukraine. Et les deux choses vont provoquer très probablement une cassure voire la disparition de l'Union européenne telle qu'on la connaît, et à une réorganisation du système de sécurité en Europe, dont on a perdu toute conscience, parce qu'encore une fois, il était garanti par un général américain qui commandait les forces, un Européen qui commandait l'alliance politique, c'était ça, l'organisation de l'Europe.
Et c'est dans cette structure-là qu'on a accueilli ensuite l'Europe de l'Est, puis l'Europe centrale, et que Bush a voulu pousser ce système jusqu'aux frontières de la Russie avec l'arrêt de la guerre d'Ukraine.
Une fois qu'on a un président américain qui dit, c'est fini, vous vous prenez en charge, ça veut dire qu'il va falloir réarmer, que le pays qui peut réarmer, c'est l'Allemagne, que très rapidement l'Allemagne va réémerger comme le pivot, non seulement économique, mais militaire de l'Europe, qu'on va se retrouver dans une situation à peu près semblable à ce qui s'est passé après le traité de Versailles en 1918, où l'Allemagne redevient le pivot, les petits pays vont s'agréger autour de l'Allemagne, l'Angleterre et la France, et probablement l'Italie, vont être marginalisés. Et vous verrez que l'Allemagne reprendra des liens avec la Russie assez vite. Donc on sera dans une autre configuration stratégique.
- Avec un ordre mondial qui est en train de se redessiner totalement, un ordre mondial auquel les États-Unis avaient pourtant largement contribué. C'est eux qui ont voulu, au début, à l'origine de l'Union européenne, l'OTAN, l'ONU.
Quel est l'intérêt américain dans ce qui est en train de se passer, justement ?
- Il est en train de casser l'ensemble du système international. L'idée sont laquelle le système international doit fonctionner sur un ensemble de règles démocratiques et occidentales. Ce système est battu en brèche par beaucoup de pays qui n'en veulent plus. et qui s'organisent, aussi dans mon livre, c'est un basculement du monde vers un monde post-occidental. On voit ce qui est très important, c'est cette alliance entre la Chine et la Russie, alliance sans limite, ils disent, et autour de ça, ils vont, autour de deux grandes organisations qui sont les BRICS et qui sont l'organisation de la coopération de Shanghai, ils sont en train de rassembler ce qu'ils appellent la majorité mondiale, c'est-à-dire les pays émergents, qui en ont marre de nos leçons de morale, qui en ont marre des sanctions américaines, qui en ont marre de dépendre du dollar. Et progressivement, vous voyez apparaître des banques alternatives, des échanges qui se font en roupies indiennes ou autres pour échapper aux sanctions américaines. Les sanctions sur le pétrole sont contournées. Tout ça est en train de se mettre en place.
- Est-ce que c'est le début de l'effacement américain, clairement ?
- Non, de l'Amérique non, parce qu'ils ont toujours cette capacité de rebond. Ils ont encore le dollar qui est la monnaie de réserve du monde. Et l'Amérique ne va pas être facilement... Elle sera en compétition avec la Chine. C'est d'ailleurs... La Chine, qui est le seul objet important de ces 33 pages américaines. Tout tourne autour de la compétition avec la Chine.
Mais oui, l'Europe, elle, est dans un risque d'effacement. Dans ma version du mois de janvier de mon livre, avant que le mot n’ait été utilisé par M. Trump, je dis que le danger de la France et de l'Europe, c'est l'effacement.
Vous savez, les Chinois ont connu ce qu'ils appellent le siècle de l'humiliation entre 1839 et 1949. Je crains pour ma part que le XXIe siècle soit un siècle d'effacement pour l'Europe si on n'est pas capable de repenser tout le système de sécurité en Europe après l'OTAN, parce qu'à mes yeux, l'OTAN, ça y est, c'est terminé. Il va falloir penser à autre chose. Et penser vite. C'est là qu'on attend nos responsables politiques.
Mais dans le cas de la France, ce qui est affreux, c'est que non seulement on ne pense pas, mais on n'a pas le premier sou pour le faire. Quand vous voyez le télescopage des discussions budgétaires à l'Assemblée nationale française et la vitesse à laquelle c'est en train de changer côté américain et côté russe, on est mal, il va falloir se réveiller et très vite.