3 Août 2026
Des images tirées tout droit du Camp des Saints, le roman tant décrié de Jean Raspail (1925–2020).
Comme dans ce livre honni des bons esprits, paru il y a 53 ans (!), 60 000 jeunes hommes, souvent des adolescents, pieds nus, vêtus pour beaucoup d’un simple maillot de bain, ont, en quelques heures à peine, littéralement submergé la petite localité espagnole de Ceuta (83 000 habitants), à l’est de Tanger. Les images de ces jeunes courant en tous sens, hurlant leur bonheur d’avoir atteint « l’Europe » tant fantasmée, ont immédiatement provoqué un véritable vent de panique dans l’Europe entière. À Madrid, un Pedro Sánchez crispé, oubliant sa légendaire assurance, annonçait gravement que l’Espagne faisait face à « une attaque, une violation de son intégrité territoriale ». Dans toute l’Europe, la même peur était perceptible partout : en Finlande, au Danemark comme en Italie, on exigeait que l’Espagne soit immédiatement exclue des accords Schengen. À Berlin, le chancelier Merz, prenant le ton du patron de l’Europe, intimait à son collègue espagnol l’ordre de « reprendre les choses en main au plus tôt ». À Paris, Macron ordonnait des renforts sur la frontière espagnole, tout en proposant son aide (toujours le « en même temps »), proposant même de mobiliser Frontex (l’embryon d’une police des frontières de l’Union), en s’attribuant, comme souvent, des pouvoirs qu’il n’a pas, puisque Frontex dépend d’une chaîne de commandement complexe entre la Commission et les États, et non du seul président français…
Fort heureusement, on apprenait le lendemain que 37 000 « nageurs » marocains avaient accepté de rentrer au pays, la coopération souhaitée avec Rabat ayant, semble-t-il, porté ses fruits…
Fin de l’épisode, donc. Mais pas de l’histoire.
La vérité est que l’Afrique — et singulièrement les pays du Maghreb — a parfaitement intégré la puissance que lui confèrent la démographie et l’immigration face à un « Vieux Continent » qui, hélas, mérite chaque jour un peu plus son nom.
À chacun ses immigrés… et ses problèmes.
La France se fourvoie depuis des années dans un interminable quid pro quo avec l’Algérie, où le rêve de « réconciliation mémorielle » de Macron se heurte au chantage permanent d’Alger sur les visas. « Des visas pour 132 ans », a même ironisé le président Tebboune, en faisant allusion aux années de présence française en Algérie. Les 250 000 visas annuels récemment évoqués par notre illustre ambassadeur à Alger, les fâcheries algériennes immanquablement suivies des génuflexions ministérielles françaises, l’abandon de l’indispensable dénonciation de l’accord de 1968 sur l’entrée et le séjour des Algériens en France sont autant de péripéties d’une relation malsaine, où les sans-papiers algériens qu’Alger ne veut pas reprendre font partie de la punition permanente qu’entend infliger celle qui se présente comme l’éternelle victime de la colonisation française — un « crime contre l’humanité » selon Macron lui-même — à son bourreau…
L’Espagne, quant à elle, connaît parfaitement le jeu sophistiqué du Royaume marocain à son endroit. En 1975, malgré une décision ambiguë, mais plutôt défavorable, de la Cour internationale de Justice quant à sa souveraineté sur le Sahara occidental, le roi Hassan II eut l’idée géniale de conquérir un territoire en utilisant non la force armée, mais une masse (300 000) de civils désarmés, cela en profitant d’un Franco mourant et de la paralysie politique de l’ancien colonisateur. L’Espagne s’inclina. Depuis, à chaque épisode de tensions, la question des confettis coloniaux espagnols sur le sol marocain renaît : en juillet 2002, avec la tentative marocaine d’occuper l’îlot Persil, stoppée par le débarquement de commandos espagnols ; en 2021, lorsque l’Espagne eut la mauvaise idée d’accueillir pour des soins Brahim Ghali, le chef du Polisario. Réponse immédiate de Rabat : 10 000 migrants pénétrèrent à Ceuta. Dernier épisode : ce 20 juillet 2026, le Premier ministre espagnol se rend en visite officielle à Alger — autre mauvaise idée. Idée d’autant plus mauvaise que Sánchez est plus que fragilisé à l’intérieur par une avalanche d’affaires de corruption concernant sa propre épouse et son entourage proche, qu’il est en conflit ouvert avec Trump sur la guerre d’Iran et que l’Europe s’inquiète de la régularisation massive des clandestins sur le sol espagnol (1 million de personnes concernées). Or, dans le même temps, le Maroc s’est rapproché de Trump et d’Israël en signant les accords d’Abraham, obtenant en retour une assistance militaire conséquente, mais surtout la reconnaissance par Washington de la « marocanité » du Sahara occidental.
La riposte, aux allures de nouvelle Marche verte, en version aquatique cette fois, n’a donc pas tardé.
Sánchez a tenté d’expliquer l’invasion de Ceuta par une rumeur véhiculée par les mafias de trafiquants d’êtres humains. Selon lui, c’est une décision de la cour suprême d’Andalousie, interdisant le renvoi de migrants arrivés en ayant nagé jusqu’aux côtes espagnoles, qui aurait mobilisé les jeunes arrivés à Ceuta.
Pour qui connaît l’efficacité des services de sécurité marocains, il est douteux que la concentration de plusieurs dizaines de milliers de jeunes à la frontière avec Ceuta ait pu passer inaperçue…
En vérité, la démonstration vient d’être faite de la puissance extraordinaire de l’arme migratoire. Pour l’Espagne, l’avenir des confettis de l’époque coloniale (Ceuta et Melilla) est clairement compromis. Certains experts espagnols craignent même pour les Canaries… Quant à l’Europe, en déclin démographique et sans vraie politique migratoire, cette démonstration de force sonne comme un avertissement spectaculaire de ce qui menace de se produire sur ses côtes si, à force de petites lâchetés, de bons sentiments et d’impuissance, on devait laisser sans réponse le défi que nous pose une Afrique qui, dès 2050, atteindra 2,5 milliards d’individus, dont beaucoup chercheront une vie meilleure de ce côté-ci de la Méditerranée.