Les Chantiers de la Liberté

Défendre la population

Défendre la population

Discours Juillet 2026

Mesdames et Messieurs les élus,

Mesdames et Messieurs les officiers généraux,

Mesdames, Messieurs,

Deux préalables à mon propos, si vous me le permettez.

En premier lieu, pour remercier la direction générale de la Gendarmerie nationale, qui nous fait l’honneur de nous accueillir aujourd’hui, et pour remercier aussi l’équipe du Haut Comité français pour la résilience nationale, qui a beaucoup travaillé, je le sais, sous l’impulsion de l’infatigable Christian Sommade, à l’organisation de ce colloque.

 

En second lieu, pour préciser que je m’adresse à vous ce matin en citoyen totalement libre, sans attache politique d’aucune sorte. J’ai été longtemps élu et j’ai exercé des responsabilités diverses, y compris ministérielles, qui ont forgé mon expérience. Je me présente aujourd’hui devant vous, comme dirait mon vieux maître Raymond Aron, comme un « spectateur engagé », mais j’ajouterais : inquiet de l’état de la France et du monde. Je m’exprimerai donc à titre totalement personnel.

J’en viens à notre sujet.

La France vient de vivre, ces tout derniers jours, deux événements apparemment sans rapport entre eux, ni même avec notre sujet : la panthéonisation de Marc Bloch, le 23 juin, et, simultanément, la canicule féroce qui frappe l’ensemble de notre pays.

Pourtant, ces deux événements sont liés et concernent directement notre réflexion d’aujourd’hui sur l’indispensable protection de la population à l’heure du grand basculement géopolitique que nous connaissons.

Dans son maître livre, « L’Étrange Défaite », Marc Bloch, écrivant en pleine débâcle nationale, avait cherché à comprendre pourquoi la France, son armée, si vaillante, si respectée lors du premier conflit mondial, s’étaient soudainement effondrées en quelques semaines.

Sa réponse : notre défaite était « d’abord une défaite intellectuelle ».

« N’avons-nous pas, ajoute-t-il, en tant que nation, trop pris l’habitude de nous contenter de connaissances incomplètes et d’idées insuffisamment lucides ? Notre régime de gouvernement se fondait sur la participation des masses. Or ce peuple auquel on remettait ainsi ses propres destinées et qui n’était pas, je crois, incapable en lui-même de choisir les voies droites, qu’avons-nous fait pour lui fournir le minimum de renseignements nets et sûrs sans lesquels aucune conduite rationnelle n’est possible ? Rien, en vérité. Telle fut certainement la grande faiblesse de notre système prétendument démocratique. Tel, le pire crime de nos prétendues démocraties ».

Quant à la canicule, que nous avons tous vécue et subie, je n’ai pas besoin de rappeler ici ce que les Français ont découvert brutalement : des hôpitaux débordés, dont les chambres ne sont que très rarement climatisées, les EHPAD où nos anciens étouffent dans leurs chambres, non climatisées elles non plus, des milliers d’écoles fermées, des parents désemparés, des trains à l’arrêt… Un pays comme paralysé par un épisode climatique hors de contrôle car parfaitement imprévu malgré plusieurs précédents, dont notamment celui de 2003 et ses 15 000 morts…

Quelle a été la réaction de nos dirigeants, accusés de ne pas avoir correctement préparé la France au réchauffement climatique ?

Face à la colère de l’opinion, le président de la République insiste : « Le gros du travail a été fait » au cours des deux de ses deux mandats. Au demeurant, « ce pic n’a pas d’équivalent dans notre histoire ». Quant au Premier ministre, il s’en prend « aux inspecteurs des travaux finis » et renvoie sur la confiance qu’il nourrit à l’égard des maires et des préfets, à leur bonne connaissance du terrain et leur capacité de prendre rapidement les bonnes décisions au bon endroit…

Défaite intellectuelle, absence d’information et de préparation des citoyens, morgue des élites qui prétendent avoir tout bien fait ou renvoient aux acteurs de terrain pour agir à leur place, on retrouve en pire, si j’ose dire, ce symptôme de la maladie française : celle de son « insoutenable légèreté », dirait Kundera, face à des situations qu’elle se refuse de regarder en face, et encore moins d’anticiper, comme elle pourrait pourtant le faire.

Tel est également notre état, d’abord mental ou intellectuel, dirait Marc Bloch, lorsque l’on s’avise à examiner la situation de la protection de la population française en cas de conflit.

Paradoxe : la protection de la population est sans conteste l’angle mort absolu de notre politique de défense et de sécurité nationale, alors même que cette mission est au cœur des attributions régaliennes de l’État. Protéger les Français, c’est la justification même de notre contrat démocratique, car le premier devoir de l’État, disait le général de Gaulle, « c’est d’abord la sécurité des Français. Un devoir auquel l’État ne saurait manquer sans se détruire lui-même », ajoutait-il. Ce que rappelle fort justement l’article L. 1111-1 du Code de la défense, tel que modifié par la loi du 29 juillet 2009 :

« La stratégie de sécurité nationale a pour objet d’identifier l’ensemble des menaces et des risques susceptibles d’affecter la vie de la nation, notamment en ce qui concerne la PROTECTION DE LA POPULATION… »

Et à l’alinéa suivant :

« La politique de défense a pour objet d’assurer l’intégrité du territoire et la PROTECTION DE LA POPULATION contre les agressions armées. »

Pourtant, la protection des populations est le maillon, non pas faible, mais carrément oublié de notre politique de défense. Pas le moindre euro ne lui est attribué dans le budget de nos armées. Elle consiste chez nous en une gestion des risques passive, réactive et confinée à la réponse aux risques naturels ou environnementaux courants et se voit confiée essentiellement aux gendarmes et aux pompiers civils ou militaires, dont chacun reconnaît le professionnalisme et le dévouement, ainsi qu’à des associations humanitaires dédiées, au premier rang desquelles la Croix-Rouge.

Alors, pourquoi ?

Aux racines de cette impasse sur la protection de la population, au cœur de cet angle mort, il y a bien sûr l’histoire. Ne plus revivre l’immense saignée de la Grande Guerre (1 million et demi de morts, 3,5 millions de blessés, dont 1,1 million d’invalides permanents) en refusant d’accepter la guerre sur notre sol ; ne plus revivre non plus les ravages de l’Occupation. L’atome, l’obsession du général de Gaulle dès 1945, devait donc être l’arme absolue contre la répétition de l’Histoire, la force de dissuasion construite par lui après son retour au pouvoir étant conçue comme rendant la guerre impossible. Impossible, en tout cas, sur notre « sanctuaire national ». D’où, comme je l’ai montré dans un de mes ouvrages déjà anciens (Pacifisme et dissuasion, IFRI, 1983), le soutien constant dont notre doctrine de dissuasion a pu bénéficier, au fil des décennies, dans l’opinion publique française.

Ainsi conçue, la protection de la population devenait donc un non-sujet. Une impasse voulue et même nécessaire au concept même de la dissuasion à la française, la « dissuasion pure », chère au général Gallois ou au général Poirier. Plus la population demeurait vulnérable, plus l’adversaire serait convaincu de ne jamais s’en prendre au sanctuaire national, car la riposte serait alors massive et quasi immédiate…

Depuis 1963, le président de Gaulle n’avait cessé d’insister sur la souveraineté nationale absolue qui s’attachait à la possession et à l’éventuel emploi de l’arme atomique. Il refusa donc, fort logiquement, et les accords de Nassau de 1963 entre Kennedy et Macmillan — punissant même ce dernier en lui interdisant de rejoindre la Communauté européenne — et la force nucléaire multinationale, la fameuse MLF, ce projet baroque proposé par Washington pour bloquer la dissémination des forces nucléaires indépendantes en Europe. De même, le général rejettera plus tard la doctrine McNamara de la « riposte graduée ». La France refusait tout combat conventionnel de haute intensité en Europe qui aurait inévitablement conduit à l’escalade vers une « guerre nucléaire tactique » en Centre-Europe. Elle en restait, pour sa part, à sa version de « la destruction mutuelle assurée », qui serait déclenchée après une brève manœuvre de la Première Armée de l’autre côté du Rhin… Malgré quelques inflexions sous Giscard d’Estaing (la fameuse « bataille de l’avant » du général Méry) et l’idée périodiquement rappelée par ses successeurs que nos « intérêts vitaux » pourraient s’étendre au-delà du sanctuaire national, la doctrine française en restait essentiellement à la dissuasion pure et au refus de la guerre conventionnelle de haute intensité, une conviction que la fin de la guerre froide ne fit que renforcer.

La question de la protection des populations était donc taboue. Exit donc la fameuse DOT, la défense opérationnelle du territoire, dont notre Haut Comité n’est que le très lointain héritier. Exit aussi, en France en tout cas, au contraire de l’Allemagne et de l’OTAN, la tentation de nous laisser embarquer dans des scénarios à la Albert Wohlstetter, sur l’inévitable combat nucléaire tactique en Europe.
Le stratège californien, par ailleurs très francophile et grand amateur de nos fraises des bois, au point de les planter sur son balcon à Santa Monica, jugeait l’équilibre de la terreur « fragile ». Il s’inquiétait de la crédibilité d’une doctrine basée sur la menace d’annihilation immédiate de mamans innocentes avec leurs poussettes…

Soixante ans ont passé depuis ces débats sur la dissuasion.

Tout a changé, tout change, y compris notre doctrine sur l’engagement éventuel de la France au combat, avec nos alliés. Mais, curieusement, ce qui ne change pas, c’est notre discours officiel sur la thématique de la protection effective de la population.

Ainsi, la Revue nationale stratégique de juillet 2025 a introduit un concept ambitieux, celui de « la résilience de combat », à partir d’une analyse très complète de l’environnement stratégique de notre pays. Dans son paragraphe 112, la Revue évoque même « comme une hypothèse qui a atteint un niveau inégalé depuis la fin de la guerre froide… la participation des armées françaises à une guerre majeure de haute intensité dans le voisinage de l’Europe, et le risque d’actions concomitantes déstabilisatrices de nature hybride pour la sécurité intérieure de la France ».

Reste que, imperturbablement, le même paragraphe exclut toujours expressément l’hypothèse d’un conflit conventionnel ou militaire sur notre sol métropolitain, une telle menace, nous dit le texte, « n’est pas considérée comme crédible ».

Comme une curieuse extension du fameux nuage de Tchernobyl, qui, comme on le sait, s’arrêta miraculeusement à nos frontières, « la guerre majeure de haute intensité » à laquelle il est dit que nous pourrions participer est, par avance, censée s’arrêter tout aussi miraculeusement à nos frontières… Le paradigme de l’intouchabilité reste donc au cœur de notre doctrine, et avec lui celui de la vulnérabilité totale, consentie ( ! ) de la population… Puisque le problème est censé ne pas se produire, il n’intéresse personne, et certainement aucun de nos responsables politiques…

Pourtant, chacun voit bien que le problème central qui est désormais posé est celui de l’articulation entre notre outil de dissuasion nucléaire et la remontée en puissance de nos capacités conventionnelles, qui sont amenées à couvrir bien plus que le territoire national. Jusqu’à présent, une prudence de gazelle semble régner sur ce sujet pourtant essentiel…

Pourtant, je le redis, tout a changé autour de nous.

À commencer par la guerre conventionnelle de haute intensité, de retour en Europe depuis cinq ans, soit davantage que la durée de la Première ou de la Seconde Guerre mondiale ! Avec aussi cette autre guerre dans le Golfe, métastase de la précédente, opposant l’Iran à ses voisins et aux États-Unis.

Ces deux guerres simultanées sont porteuses de deux leçons très importantes, que j’ai tenté, pour ma part, d’analyser dans un ouvrage récent : « Engrenages : la guerre d’Ukraine et le basculement du monde ».

La première leçon, lourde de conséquences pour notre pays, n’est autre que le contournement de la dissuasion nucléaire, « le pilier de notre politique de défense », selon la RSN, « un pilier qui ne vacille pas », nous assure-t-on…

Dans un continent saturé d’armes nucléaires, avec la présence de pas moins de quatre puissances nucléaires impliquées, directement ou indirectement, dans le conflit — Russie, États-Unis, France et Royaume-Uni —, la guerre conventionnelle a pu s’installer dans la durée sans que l’arme nucléaire soit utilisée ni, fort heureusement, son emploi sérieusement envisagé (sauf peut-être en novembre 2022, lors de la retraite de l’armée russe).

En vérité, l’arme nucléaire a été délibérément contournée, des deux côtés, pour permettre la poursuite du combat classique dans ce que j’ai appelé la guerre par procuration non déclarée entre la Russie et l’OTAN. Même constatation en Orient, où, là encore, une puissance nucléaire, Israël, était directement engagée et même attaquée par l’Iran, lui-même étant au seuil de l’arme nucléaire. Là encore, des quantités impressionnantes de vecteurs de tous types et de drones ont été échangées sans qu’à aucun moment il ne soit question de recourir à l’arme atomique. En revanche, la protection des populations, j’y reviendrai, a joué un rôle très important dans ces deux conflits.

La deuxième leçon principale qu’il faut retenir, c’est l’avènement d’une nouvelle ère, celle des missiles et des drones. En Ukraine, le résultat est un mix étrange que j’appellerai « Verdun-Blitz », à savoir, d’une part, une interminable guerre de tranchées, essentiellement figée car l’omniprésence des drones interdit tout mouvement offensif d’ampleur d’un côté ou de l’autre ; une guerre extrêmement cruelle en termes de pertes humaines (on parle d’au moins 1 million de morts et de blessés des deux côtés) et, d’autre part, une guerre d’attrition via des frappes en profondeur sur les installations stratégiques, mais également sur les populations civiles. L’ampleur des frappes est proprement stupéfiante : entre 2022 et 2026, quelque 87 000 missiles et drones russes ont été tirés contre l’Ukraine, auxquels s’ajoutent 20 000 bombes aériennes guidées (KAB). Les villes sont désormais directement ciblées et frappées en Ukraine, comme au Moyen-Orient. Si ce mix « Verdun-Blitz » n’a toujours pas conduit à un cessez-le-feu en Ukraine, alors que l’Ukraine a récemment fortement amélioré ses capacités de frappe en profondeur en Russie, en Iran les conséquences sont apparues après quelques semaines d’affrontements. Bien que décapitée au premier jour du conflit, le 28 février, la République islamique a montré qu’elle était capable d’absorber près de 15 000 frappes aériennes américano-israéliennes, puis de reprendre l’initiative en menant une stratégie très habile d’escalade horizontale visant ses voisins arabes en premier lieu, parallèlement à la prise en otage de l’économie mondiale par le blocus du détroit d’Ormuz. Le tout étant obtenu au moyen de frappes de drones très bon marché et de missiles balistiques, qui sont parvenus à infliger des dommages considérables tant aux installations gazières et pétrolières de la région qu’aux installations militaires américaines (et françaises) dans la région.

Deux conséquences majeures découlent de cette deuxième leçon :

Il est d’abord impératif de doter la France et, bien sûr, l’Europe d’une défense antiaérienne extrêmement solide, capable d’intercepter des missiles balistiques ou de croisière en grand nombre et des drones. Outre la Russie, l’Iran, demain d’autres États au sud de la Méditerranée disposeront de tels missiles capables d’atteindre la France. Il est donc indispensable de combler dès à présent ce qu’il faut bien appeler un trou capacitaire béant. Or il existe une corrélation directe entre l’efficacité d’une défense antimissile et le nombre de victimes, notamment civiles. En Ukraine, les trois quarts des vecteurs russes (61 000 sur 87 000) ont été interceptés, contenant un bilan humain certes considérable, à 15 000 civils morts et 42 000 blessés (selon l’ONU), mais qui aurait été infiniment plus meurtrier en l’absence de moyens de défense efficaces. En Israël, la défense antiaérienne a pu intercepter plus de 90 % des 3 000 vecteurs tirés par l’Iran, contenant là encore le nombre de victimes civiles (27 morts et 7 000 blessés). Au regard de ces expériences, il est heureux que la capacité de défense antiaérienne et antimissile, très insuffisante en France, soit enfin reconnue comme indispensable dans la Revue stratégique de 2025 (paragraphe 143), même si sa traduction financière et opérationnelle reste à être précisée…

Le deuxième impératif est de doter très rapidement la France et ses partenaires de missiles sol-sol, capables d’atteindre la profondeur du territoire ennemi. On parle ici de missiles de 2 500 à 5 000 km de portée, qui avaient été interdits dans le traité FNI au début des années 1980, après l’affaire des euromissiles, mais que l’on a vu resurgir à la fois dans la panoplie d’armes, y compris hypersoniques, russes, mais également dans les arsenaux iraniens. Là encore, le besoin figure bien dans la Revue stratégique (paragraphe 140), mais sa concrétisation reste à préciser.

Les leçons que je viens brièvement d’évoquer sont rendues d’autant plus pertinentes que, ces dernières années, à l’initiative du président de la République, une inflexion majeure a commencé à se dessiner dans la doctrine française. C’est ainsi que la France n’a cessé d’évoquer le terme de « souveraineté européenne », la nécessité aussi « d’une autonomie stratégique européenne », rendues plus nécessaires que jamais au vu du retrait progressif des États-Unis du théâtre européen, voire de l’OTAN. On évoque désormais la possibilité pour la France d’agir comme « nation-cadre » à l’occasion de missions avec nos alliés.

Il est également question, de plus en plus clairement, de prendre notre part des garanties de sécurité qu’il faudra apporter à l’Ukraine post-conflit et, plus généralement, de participer à la défense du continent, avec ou sans les États-Unis. Le point d’orgue consistant à mettre en œuvre l’élargissement de la dissuasion nucléaire française, voire d’une dissuasion conjointe avec nos amis britanniques, au profit de nos partenaires européens, cela dans le cadre d’un éventuel futur système de sécurité collective en Europe — post-OTAN, si j’ose dire.

L’idée étant d’engager la France dans la défense directe de nos partenaires de l’OTAN, je pense aux États baltes, notamment, et éventuellement de déployer des armes nucléaires françaises à bord d’avions qui seraient ou non basés sur des bases en Europe centrale. Une telle évolution implique donc l’acceptation de la France de participer à un conflit de haute intensité en Europe, ce qui constitue un changement de cap majeur par rapport à l’histoire de notre politique de défense et de dissuasion, avec le risque, par voie de conséquence, de voir notre territoire directement attaqué par une force ennemie.

Le chef d’état-major lui-même a récemment exhorté les mères de famille françaises à se préparer au sacrifice de leurs enfants, tandis que, dans le même temps, bon nombre de responsables du renseignement ou de chefs d’état-major européens multiplient les avertissements quant à l’imminence d’une guerre totale avec la Russie à l’horizon 2030… Comment ne pas voir qu’une telle évolution conduit à un renversement total du paradigme de la non-guerre qui était la doctrine de la France depuis soixante ans, et donc potentiellement l’acceptation de voir la guerre atteindre notre propre territoire ? Dans ces conditions, l’impasse consentie sur la protection de notre population, pour les raisons historiques que j’ai rappelées plus haut, n’est simplement plus tenable.

Il ne m’appartient certes pas de réécrire ici la loi de programmation militaire.

Mais qui ne voit qu’en fonction de l’évolution inquiétante du contexte stratégique et des orientations que le pouvoir politique semble vouloir concrétiser à l’avenir vers l’européanisation de notre défense, des conséquences majeures devraient en découler en termes de moyens financiers et matériels ?

À côté des priorités absolues en matière de missiles offensifs et de défense antimissile, il me paraît indispensable de lancer un plan d’ensemble visant à la préparation de notre population à un éventuel conflit de haute intensité qui pourrait atteindre notre territoire sous des formes aussi bien cyber que cinétiques.

Un audit sur l’état des moyens actuellement disponibles en serait la première étape. Suivrait ensuite l’analyse précise des risques avec, en vis-à-vis, la question de l’organisation de notre défense territoriale, du rôle d’une éventuelle réserve territoriale, du partage des tâches civilo-militaires, mais aussi de la construction d’abris, indispensables pour éviter des pertes massives, pour éviter aussi que la maison France ne s’arrête de fonctionner.

Pour la France, se préparer à un conflit de haute intensité implique donc un changement de culture très important, compte tenu de là où nous venons, si j’ose dire. Je note que d’autres pays ont déjà commencé à se préparer parce que l’histoire les a instruits ainsi : je pense notamment à la Finlande, qui a su bravement résister à l’offensive soviétique à l’hiver 1940, à la Suède, aux États baltes, à l’Allemagne aussi, qui vient de lancer un très important programme de défense de sa population à hauteur de 10 milliards d’euros… L’ensemble, dans l’esprit du rapport très complet de l’ancien président finlandais Niinistö, rédigé à la demande de la Commission européenne (qui, pour une fois, a été bien inspirée en lançant cette réflexion).

Ces exemples étrangers mériteraient d’être médités par nos dirigeants. Je les renvoie sur ce point aux travaux de notre Haut Comité, qui s’est livré à une importante analyse comparative couvrant 11 États évalués à partir de sept critères clés.

Sans entrer dans les détails que vous aurez l’opportunité d’approfondir au cours de cette journée, notons qu’en Europe (sans compter, donc, les politiques conduites en Russie, en Chine, à Taïwan et à Singapour, entre autres), on peut distinguer trois groupes de pays :

– Les modèles vertueux, tout d’abord. Il s’agit des pays anciennement neutres (Finlande, Suède, Suisse). La Finlande, notamment, a sécurisé 2,4 % de son PIB en 2026, uniquement pour la sécurité et la résilience civile, en plus de ses 3,5 % pour ses forces armées. La Suède a également réactivé sa conscription civile et militaire de 16 à 70 ans et projette de porter le budget de sa nouvelle agence MCF (Swedish Civil Defence and Resilience Agency) à 1,3 milliard d’euros d’ici à 2028. Quant à la Suisse, elle maintient sa doctrine historique, qui prévoit une place d’abri durci par habitant, l’obligation de servir étant prolongée jusqu’à 40 ans en 2026. Ce premier groupe de pays dispose d’un taux d’abri de leur population supérieur à 90 %…

 

– Un second modèle concerne les pays comme l’Allemagne, la Belgique et les Pays-Bas. À côté de l’Allemagne déjà évoquée, la Belgique consacre 2 % de son PIB à la défense d’ici à 2033 et transpose rigoureusement la directive européenne CER pour durcir ses secteurs vitaux.

 

– Enfin, un troisième groupe, celui des pays les plus vulnérables : en commençant par l’Espagne, dont la direction civile nationale (DGPCE) est carrément indigente, avec un budget d’à peine 16,75 millions d’euros, et dépend totalement des budgets des régions autonomes. L’Italie, elle, s’appuie sur son volontariat organisé (VOPC) pour externaliser le coût de fonctionnement de ses secours, mais ne dispose d’aucun budget national propre à la défense civile d’urgence.

 

Il ne m’appartient pas d’entrer ici dans le détail de ce que pourrait être une politique de défense civile digne de ce nom, à l’ère des missiles, des drones et du cyber. Chacun voit bien qu’il s’agit d’une tâche considérable qui engage l’État, bien sûr, mais également les collectivités territoriales, qui seront en première ligne en cas de conflit pour protéger notre population, une politique qui prévoira en particulier la préparation d’abris dans les habitations et dans les villes pour réduire au maximum le nombre de victimes.

Vous l’avez compris : j’ai voulu ici tirer un signal d’alarme sur ce que je considère être l’une des impasses les plus criantes de notre appareil de défense. J’espère que cette alerte sera entendue et que, pour une fois, la maison France se décidera à prendre les mesures nécessaires pour protéger nos concitoyens, plutôt que de se trouver… une nouvelle fois… démunie le jour où…

 

Merci de votre attention.

 

Discours Colloque HCFRN – 1/7/26

Pierre Lellouche

 

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