Idées et analyses sur les dynamiques politiques et diplomatiques.
27 Mars 2026
Deux guerres simultanées, Ukraine et Iran ; une mise en scène façon Kubrick ou Coppola, avec le Falcon présidentiel encadré par quatre Rafale en route vers l’Île Longue, filmé au-dessus du Mont-Saint-Michel ; une tribune présidentielle en surplomb d’un sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) : tout était réuni, en ce lundi 2 mars, pour un discours historique sur la dissuasion nucléaire française.
À Paris, comme dans les chancelleries européennes, on ne parlait plus que de cela depuis des semaines : la France allait élargir sa couverture nucléaire à ses partenaires. Une idée en fait presque aussi vieille que la « force de frappe » elle-même, maintes fois avancée par les prédécesseurs de M. Macron, mais revêtue cette fois d’une acuité nouvelle dans le chaos géopolitique du moment.
En 1976, Valéry Giscard d’Estaing et son chef d’état-major, le général Méry, avaient avancé l’idée d’une « dissuasion élargie ». Mais à l’époque, l’Allemagne, ne voyant de salut que dans le parapluie américain, n’en avait pas voulu, et la proposition française fut remisée aux oubliettes dès l’année suivante, à la grande satisfaction des gaullistes, disciples du général Gallois (1911-2010), le père de la doctrine de la « dissuasion dure », pour qui « les engagements de protection nucléaire ou de dissuasion élargie sont vides de sens ». Depuis, on se réfugie à Paris dans un flou savamment entretenu : notre dissuasion protège nos « intérêts vitaux », mais ceux-ci ne se limitent pas au seul « sanctuaire national ».
Mais cette fois, entre le désir irrépressible du président français de se poser en chef de guerre de l’Europe et la peur panique de nos voisins européens, aussi bien d’un Poutine agressif que d’un Trump tenté par le repli, chacun attendait de connaître le détail des inflexions macroniennes à la doctrine de dissuasion française. Voici donc venue la « dissuasion avancée ».
Habilement, mais aussi parce qu’il savait qu’il était en territoire politiquement risqué sur ce point, Macron insista d’emblée sur les limites de l’exercice. La France proposait d’élargir sa couverture nucléaire à huit pays au moins, mais sans partager l’essentiel : « Il n’y aura aucun partage de la décision ultime, ni de sa planification, ni de sa mise en œuvre. En vertu de notre Constitution, elle appartient au seul président de la République, comptable devant le peuple français. » « En conséquence », ajoute Macron, « il n’y aura pas non plus de partage de la définition des intérêts vitaux, ni de garantie au sens strict du terme ». Voilà pour ses adversaires politiques, qui l’accusaient déjà de brader l’indépendance et la souveraineté nationales au profit de l’Europe… Prudence, donc.
Où est donc la nouveauté ? Réponse : dans la proposition du président français de déployer « ponctuellement » des Rafale porteurs d’armes nucléaires sur les territoires européens alliés.
Ainsi, « nos forces aériennes stratégiques pourront se disséminer dans la profondeur du continent européen », cela « dans le but de compliquer le calcul de nos adversaires ».
Question : la démarche, très ambitieuse puisqu’elle consiste à étendre la couverture nucléaire de la France sur une bonne partie de l’Europe, sera-t-elle crédible à Moscou, et demain à Pékin, avec notre arsenal actuel de 290 ogives déployées sur nos quatre SNLE et sur nos Rafale ? Début de réponse : le président annonce l’accroissement du nombre d’armes et d’avions, ainsi que la construction d’un cinquième sous-marin nucléaire prévu dans dix ans… Problème : sans évoquer le moindre euro pour financer tout cela…
Deuxième question, que se poseront nos futurs « protégés » européens : quel président français choisira de risquer de vitrifier Paris pour sauver Vilnius ou Varsovie ? Une très vieille question, posée jadis par De Gaulle aux Américains, « New York contre Paris ? », qui lui servit de prétexte pour sortir du commandement intégré de l’OTAN en 1966, lors de l’avènement de la doctrine dite de « la riposte graduée » (Flexible Response). Une doctrine de guerre nucléaire « tactique » qui provoqua des années de débat transatlantique, avec des propositions aussi baroques que la force nucléaire multinationale (MLF), et ses hypothétiques sous-marins aux équipages provenant de différentes nations, histoire de partager la décision nucléaire ultime…
Pas plus que les Américains, malgré leur parapluie bien plus puissant que le sien, la France n’échappera à ce débat. Pendant ce temps, l’Allemagne, elle, tirant les leçons de la guerre d’Ukraine, où l’arme atomique n’a été d’aucune utilité, a préféré se lancer dans un gigantesque programme de réarmement conventionnel, à hauteur de 500 milliards d’euros.
Pierre Lellouche
4/3/26