Les Chantiers de la Liberté

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Le cave (européen) se rebiffe

Le cave (européen) se rebiffe

C’est dans une commanderie des Chevaliers teutoniques, au fin fond de la Flandre, que le Premier ministre belge Bart De Wever a convié ses collègues européens pour un sommet informel d’une journée, jeudi dernier. Une « retraite », nous dit-on, d’où étaient censées émerger les réponses de l’Europe au grand basculement du monde. Assez de soumission aux Empires, assez d’atermoiements : l’Europe allait se redresser et s’imposer à son tour !

Le message subliminal est ambigu. L’Ordre des chevaliers teutoniques, né en Terre sainte pour protéger les pèlerins chrétiens, était devenu, par la suite, au fil d’une histoire violente, une puissance politique dans les pays baltes au XIVe siècle, avant d’être battu à Tannenberg en 1410 et, à nouveau, en 1466 par les Polonais, pour finir par se fondre, pour partie, dans le duché de Prusse…

La Prusse, ou plutôt l’Allemagne réunifiée, est en effet au cœur du grand jeu politico-économique que les Européens devront impérativement mettre en place face à la double menace américaine et chinoise. Mais pour faire quoi ?

Comme toujours, c’est le président français, Emmanuel Macron, qui a tiré le premier à l’occasion d’un entretien, le 10 février, à plusieurs journaux européens.

Prise en étau entre droits de douane américains et exportations massives chinoises, menacée par la Russie, l’Europe sera « balayée dans 5 ans » si elle ne réagit pas fortement dès aujourd’hui. D’abord en investissant massivement dans ce que Macron appelle « les industries de demain », à savoir la défense, la transition écologique, l’IA et la quantique. Pour cela, Macron propose d’emprunter « en européen », c’est-à-dire sous la forme d’eurobonds émis par l’UE, à hauteur, tenez-vous bien, de 1 200 milliards d’euros par an… Deuxième idée : la protection, pour ne pas dire le gros mot de « protectionnisme », qui implique de taxer fortement les produits « sur-subventionnés » en provenance de Chine. Enfin, réserver les aides publiques à nos producteurs à nous, ou, à tout le moins, aux entreprises qui produisent en Europe. C’est le retour de la vieille idée d’un « Buy European Act » semblable au Buy American Act ou aux mesures du même ordre en Chine. En un mot, établir une « préférence européenne », en vertu de laquelle les aides publiques seront réservées aux entreprises dont les produits sont, en majorité, fabriqués en Europe.

La bonne nouvelle, c’est que certaines de ces idées font lentement leur chemin dans une Europe jusqu’ici vouée au dogme de la libre concurrence et à l’ouverture toute grande des frontières de l’Union. En décembre dernier, Mme von der Leyen elle-même a évoqué — prudemment — le besoin de protection, au moins pour l’industrie automobile. Quant à son vice-président, le Français Stéphane Séjourné, en charge de la politique industrielle, il est parvenu à faire signer, à la veille du sommet du 12 février, par un millier de chefs d’entreprises européens, une lettre qui introduit la préférence européenne en matière d’aides publiques aux entreprises : « qu’il s’agisse d’un marché public, d’une aide d’État, ou de toute autre forme de soutien financier, l’entreprise bénéficiaire devra produire une partie substantielle de sa production sur le sol européen ». Autre signe positif : les gourous du réveil européen, les Italiens Mario Draghi et Enrico Letta, auteurs de rapports très volontaristes (mais sans effet concret depuis leur parution il y a deux ans), étaient invités au sommet pour aiguillonner les dirigeants. Autant de développements qui conduisent l’Élysée à conclure que « la bataille idéologique a été remportée » par nous, c’est-à-dire par Emmanuel Macron…

Or, comme souvent, le président français prend ses désirs pour des réalités. D’abord parce que les principaux groupes européens n’ont pas voulu s’associer à la démarche de Séjourné, par crainte de représailles sur leurs marchés à l’étranger. D’autres, comme les Scandinaves et les Européens du Nord et de l’Est, restent attachés aux États-Unis, autant qu’au libre-échange. Ceux-là ne veulent pas entendre parler de protectionnisme. La plupart, enfin, derrière l’Allemagne, n’ont nulle envie de financer, à coups de grands emprunts, les échecs budgétaires et industriels de Macron, la France étant désormais perçue comme l’homme malade de l’Europe. En bref, l’avènement d’une stratégie commune de l’UE face aux empires chinois et américains reste encore un horizon bien lointain.

Pourtant, Macron l’Européen demeure convaincu que la solution ne peut provenir que de l’échelon supérieur, celui de l’Europe intégrée. « Nous avons besoin », selon lui,
« d’une nouvelle échelle et d’une nouvelle vitesse pour mettre fin à la fragmentation qui risque d’humilier l’Europe ».

Quitte à payer cette « nouvelle échelle », c’est-à-dire une nouvelle étape de la fédéralisation du continent, par l’abandon de ce qui reste de souveraineté nationale dans le domaine industriel. Pourtant, au début de la Ve République, dans une situation aussi précaire qu’aujourd’hui, Charles de Gaulle avait su reconstruire l’industrie française par la protection des frontières nationales et la dévaluation du franc. Or nous avons abdiqué, et notre politique douanière et notre monnaie, en les transférant à « Bruxelles ». On voit les résultats… Persévérer dans l’erreur n’est pas, à coup sûr, la stratégie la plus sage…

Pierre Lellouche
13/02/2026

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