Idées et analyses sur les dynamiques politiques et diplomatiques.
6 Mars 2026
Interview Le Journal du Dimanche, le 1er mars 2026
Samedi matin, Israël et les États-Unis ont annoncé des « frappes préventives ». Certains ont été étonnés par cette dénomination. En faites-vous partie ?
La Charte des Nations unies ne reconnaît que deux exceptions à l’interdiction du recours à la force : la légitime défense ou l’autorisation du Conseil de sécurité.
Le concept de « guerre préventive » n’est acceptable en droit international que si la menace est imminente, ce qui n’est pas le cas pour les États-Unis. Trump a cependant justifié ses frappes en insistant sur la menace (réelle) de la bombe atomique iranienne et des missiles iraniens qui, aujourd’hui, menacent toute la région, s’approchent même de l’Europe et pourront atteindre demain les États-Unis eux-mêmes. Trump fait allusion aux lanceurs spatiaux iraniens qui préfigurent les fusées intercontinentales de demain.
Pour les Israéliens, la menace est immédiate : ils ont reçu quelque 500 missiles iraniens (à moyenne portée, 2 000 km) pendant la guerre des Douze Jours, et 35 d’entre eux ont, semble-t-il, franchi les défenses antiaériennes. Or, depuis juin 2025, l’Iran a reconstitué une bonne partie de son stock de missiles. L’Iran dispose aussi de très nombreux missiles à plus courte portée, suffisants pour atteindre tous leurs voisins arabes.
Cela étant, Trump a également clairement évoqué un autre objectif : la fin du régime des mollahs et la libération du peuple iranien, qu’il a appelé à se soulever…
Et pourtant, les négociations avaient encore lieu cette semaine…
Jeudi, à Genève, les Iraniens avaient en effet très habilement proposé un paquet « à la vénézuélienne » aux Américains. C’est-à-dire : « Vous laissez le régime au pouvoir, en échange de quoi nous diluons, sous contrôle international, nos 450 kg d’uranium enrichi à 60 %. » Ils proposaient de réduire à un niveau très bas (1,5 %) leur capacité d’enrichissement à des fins médicales exclusivement, disaient-ils, mais tout en conservant le droit d’enrichir l’uranium, un droit, selon eux, garanti par le Traité de non-prolifération. Ils acceptaient aussi le retour des inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique.
Mais surtout, ils proposaient aux Américains de gagner beaucoup d’argent en Iran sur le pétrole, le gaz, et l’achat de dizaines de Boeing… Et le tout, sans guerre ! En revanche, ils ne cédaient rien sur les missiles, exclus de la discussion, ni sur leur soutien aux « proxys » de la région (Hamas ou Hezbollah, Yémen, Irak) et encore moins sur leur épouvantable répression intérieure.
Au final, Trump n’a pas « dealé », ne voulant pas d’un compromis semblable à l’accord JCPOA de 2015, que Trump lui-même avait dénoncé en 2018. Il exigeait une élimination totale des missiles comme de la bombe, l’équivalent d’une capitulation pour le régime iranien. Celui-ci pensait gagner du temps : clairement, les Iraniens ont fait une erreur de calcul.
Dans quelle mesure ces frappes pourraient-elles renforcer un lien qu’on croyait fragilisé entre les États-Unis et Israël ?
Il est certain qu’Israël est de plus en plus attaqué aux États-Unis et que Trump ne veut pas donner l’impression d’être à leur service. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il a insisté, dans son allocution, sur la menace iranienne pour le territoire américain lui-même. Mais, pour mener à bien leur opération actuelle, ils ont besoin du renseignement israélien.
N’est-ce pas une entreprise extrêmement risquée pour Donald Trump ?
Oui. Et ceci est vrai de part et d’autre. Trump n’a pas le droit d’échouer, pas plus que Khamenei. Les deux parties jouent leur peau dans cette affaire, et c’est la raison pour laquelle on peut parler de guerre totale : il s’agit d’une guerre à mort entre les deux régimes.
C’est-à-dire ?
Le régime iranien joue sa survie. Les mollahs et leur appareil sécuritaire tiennent toute l’économie, gagnent énormément d’argent. Perdre le pouvoir, c’est perdre tout cela — et peut-être leurs vies. Car, aujourd’hui, ils se retrouvent avec une contestation interne massive, leur défense a été très affaiblie par la guerre des Douze Jours et leurs alliés en Syrie, au Liban ou à Gaza ont été durement frappés, voire éliminés.
Face à l’attaque américano-israélienne, ils jouent leur va-tout et utiliseront tous les moyens qui leur restent pour frapper directement les soldats et les bases ou navires américains (le point de vulnérabilité de Trump), la population israélienne, et porter la guerre chez tous leurs voisins arabes, sans parler de l’éventuelle fermeture du détroit d’Hormuz.
C’est d’ailleurs pour cela que le moment est historique. La défaite et la disparition du régime des mollahs serait un immense soulagement pour tout le Moyen-Orient, comme pour le monde.
Mais, à l’inverse, le moment est tout aussi crucial pour Trump.
En raison de ses promesses passées ?
La guerre intervient à un moment où Trump est déjà affaibli sur le plan intérieur (gifle de la Cour suprême sur les droits de douane, sondages mauvais, inflation repartie…), cela à quelques mois des élections de mi-mandat, que Trump ne peut pas perdre sans compromettre la totalité de son action. Or Trump s’est lancé dans cette affaire seul, sans aucune consultation ni des alliés, ni du Congrès.
Si cette guerre doit se prolonger, avec des pertes américaines, il peinera à construire un consensus sur l’Iran, y compris dans son propre camp, lui qui s’était fait élire sur le refus des « guerres sans fin » et qui en est à la huitième utilisation de la force en un peu plus d’un an au pouvoir… Lui non plus n’a pas le choix : il faut qu’il sorte vainqueur. Et ce n’est pas gagné.
D’autant plus qu’il appelle également à un changement de régime…
Dans l’histoire, il n’y a pas de précédent de changement de régime obtenu par de seuls bombardements aériens. On obtient un changement de régime quand on met des forces au sol. Or, comme on vient de le dire, c’est inenvisageable pour lui : no boots on the ground. Il joue donc probablement son mandat là-dessus — et sa carrière aussi.
D’ailleurs, il souhaite un changement de régime, mais en remet la responsabilité aux Iraniens. Que comprenez-vous de cette stratégie ?
C’est déjà ce qu’il avait dit il y a deux mois, et c’est pourquoi le pari est risqué, et l’entreprise fragile. Pour l’instant, il est encore soutenu par sa base MAGA, mais les critiques ont déjà commencé au Congrès ou dans la presse, qui lui reprochent des objectifs confus et une stratégie illisible.
Cela dit, si les frappes aboutissent à fracturer le régime, et que les Iraniens en profitent pour renverser le régime — cela ne peut venir que d’eux puisqu’il n’y a pas de soldats étrangers au sol — ce sera une immense victoire pour Trump. Et pour l’Occident avec lui, d’ailleurs.
Le régime iranien est assurément islamiste, mais également nationaliste. Ne peut-il pas en tirer profit ?
L’une des craintes, en cas de bombardements, est l’effet-drapeau dans un peuple très patriote et nationaliste. Mais ce régime est tellement sanguinolent que la rupture semble réelle. Aujourd’hui, on a vu des Iraniens danser dans les rues, littéralement sous les bombardements ! Les Iraniens à qui je parle, ici ou là-bas, évoquent aujourd’hui une libération, qu’ils comparent parfois aux bombardements américains en Normandie !
Est-il possible d’analyser, déjà, la réaction du régime iranien ?
Ils ont de quoi enflammer toute la région, c’est un fait, mais cela ne serait pas nécessairement positif pour eux. Parce que ça pousserait les Arabes dans le camp abrahamique — au sens des accords d’Abraham. Pour l’instant, les réactions de ces derniers vont plutôt dans le sens des critiques des frappes iraniennes sur leur sol, plutôt que de la dénonciation des frappes américano-israéliennes.
Qu’est-ce qui distingue fondamentalement le régime iranien des autres gouvernements de la région ?
Ils ont un mépris réciproque réel. Et les pays arabes n’apprécient pas le rôle de leader du monde musulman acquis par l’Iran auprès de la rue arabe — notamment en encerclant Israël par son « axe de résistance » allant du Yémen au Liban, en passant par l’Irak et la Syrie.
En vérité, les pays arabes du Golfe sont tous faibles. À l’exception de l’Arabie saoudite, ce sont de toutes petites populations. Ce qu’ils veulent, c’est continuer à vendre du pétrole, réaliser leurs projets de développement. Ils n’ont aucune envie de guerre. Si le régime des mollahs est renversé, ce sera le triomphe du processus d’Abraham.
Il restera toujours le risque terroriste sunnite…
Oui. En Syrie, la question est de savoir ce que va devenir le nouveau régime ; certains craignent que son président soit resté un chef terroriste. Mais, pour le reste, la menace terroriste sunnite n’est malheureusement pas révolue, mais elle s’est déplacée vers le Sahel, le Soudan, la Somalie, l’Afghanistan…
Donc ce n’est pas un problème réglé, mais, si le régime iranien est éliminé, ce sera malgré tout un fier service rendu à la région.
Faut-il craindre, étant donné le nombre d’acteurs déjà impliqués, de gré ou de force, un embrasement généralisé ? Une implication de la Chine ou de la Russie ?
Ce qui intéresse la Chine, c’est le pétrole iranien, et leur seule inquiétude est donc le blocage du détroit d’Ormuz, à l’heure actuelle. Les Russes n’ont ni l’intention ni les moyens de s’en mêler. Personne ne va s’en mêler. C’est en 2022 que la vraie bascule a eu lieu.
Au moment de la guerre en Ukraine ?
Oui. L’accord de 2015 sur le nucléaire avait été rendu possible parce que tout le monde était aligné pour faire pression sur l’Iran : Européens, Américains, Chinois et Russes. Mais Trump l’a trouvé mauvais et l’a rompu en 2018…
En 2022, nous avons perdu Russes et Chinois avec la guerre en Ukraine. Au lieu de nous aider à contrôler la puissance militaire iranienne, ils l’ont soutenue — la Russie envoie des avions de matériel (notamment des missiles antiaériens à courte portée) en échange des drones Shahed utilisés en Ukraine ; la Chine est disposée à vendre des missiles antinavires beaucoup plus dangereux… Mais, en dehors de la livraison de matériel, il n’y a pas d’intervention russe ou chinoise à redouter.
L’Union européenne a-t-elle un rôle à jouer ?
Non, comme d’habitude malheureusement. On fait des communiqués verbeux, on conteste le régime iranien tout en appelant au calme. On veut la désescalade, au risque de renforcer le régime… L’Europe pourrait être à portée de missiles iraniens, mais nous n’avons pas grand-chose à dire. C’est attristant.