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Guerre d'Iran : leçons d'un naufrage

Guerre d'Iran : leçons d'un naufrage

La guerre américano-iranienne entre dans son cinquième mois et, d’ores et déjà, cette guerre a changé le monde, bousculant les rapports de force militaires, politiques et économiques à travers la planète.

Au départ, comme souvent : une double erreur de calcul de la part du président américain Donald Trump, mais également de la part de son allié, le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou.

La première : la surestimation de la faiblesse de la République islamique. Dans la suite du 7 octobre, Téhéran avait vu les Israéliens détruire le Hamas à Gaza et frapper durement le Hezbollah, l’arme maîtresse de son combat à mort contre Israël. Décapité après l’assassinat de son chef, Hassan Nasrallah, en septembre 2024, le Hezbollah voyait, le mois suivant, des centaines de ses cadres tués ou blessés par des « pagers » piégés par le Mossad. À ces revers humiliants s’ajoutait la chute de l’allié el-Assad en Syrie. Suivaient alors deux véritables guerres de missiles et drones entre Israël et l’Iran — en octobre 2024 et en juin 2025 —, mais qui, là encore, montrèrent une impressionnante supériorité israélienne, à la fois offensive et défensive — Dôme de fer. Nombre d’experts, et non des moindres, comme Gilles Keppel, avec qui je débattais en octobre 2024 dans Le Figaro Magazine, considéraient que l’Iran connaîtrait le même déclin que l’ex-URSS après sa défaite à Kaboul. Ce n’était nullement mon avis, rappelant notamment la résilience de ce peuple, son histoire bimillénaire et ses 3 000 missiles… C’est dans ce contexte que surgit l’impressionnante révolte du peuple iranien contre le régime — janvier 2026 — et la cruelle répression qui s’ensuivit — 40 000 morts. Toutes choses qui achevèrent de convaincre l’équipe Trump que le régime des mollahs était au bout du rouleau et qu’une action ciblée pourrait, comme l’enlèvement spectaculaire de Maduro à Caracas au mois de mai précédent, conduire enfin à la chute des mollahs et à la libération d’un peuple pris en otage depuis 47 ans. L’hubris de la force armée était à son comble…

De cette première erreur découla la seconde, pourtant bien connue : on n’obtient pas de capitulation, ou encore moins de changement de régime, par les seuls bombardements aériens.

Malgré la décapitation de ses principaux dirigeants le 28 février, malgré 13 000 frappes sur ses sites militaires, nucléaires et autres installations stratégiques, la République islamique résistait et, surtout, contre-attaquait : ciblant Israël et les bases américaines dans la région, mais surtout détruisant les installations pétrolières et gazières chez ses voisins arabes, le coup de maître étant le blocus du détroit d’Ormuz, déclenché 6 jours à peine après le début de la guerre. Or, ce détroit n’est rien d’autre que la jugulaire de l’économie mondiale. Sa fermeture prive l’humanité de 25 % de l’énergie dont elle a besoin chaque jour. Trump, sans le savoir, venait de donner à l’Iran une deuxième bombe atomique : la capacité de prendre à tout moment en otage la Terre entière et, ainsi, de dissuader toute velléité d’attaque contre lui. Cerise sur le gâteau, Ormuz sera aussi la corne d’abondance du régime, tous les navires qui franchiront le détroit étant priés de payer, comme on le dit dans « Le Parrain », pour être sûrs de naviguer en toute sécurité. Mais, cerise sur la cerise, l’accord américano-iranien signé par Trump dans les ors de Versailles le 17 juin dernier reconnaît explicitement la « privatisation » du détroit par l’Iran et donc son annexion de fait, et désormais en droit, des eaux territoriales des monarchies arabes voisines de l’Iran. Car que dit le point 5 du fameux accord de Versailles ?

« Dès la signature du présent accord, la République islamique mettra tout en œuvre pour assurer le passage en toute sécurité des navires commerciaux, SANS FRAIS, PENDANT 60 JOURS, UNIQUEMENT… L’Iran engagera un dialogue avec le sultanat d’Oman afin de définir LA FUTURE GESTION ET LES SERVICES MARITIMES dans le détroit d’Ormuz, en concertation avec les autres États du Golfe, conformément au droit international. »

Cette calamiteuse rédaction, acceptée par les Américains, a fini de convaincre les gardiens de la Révolution, qui désormais dirigent le pays, que l’Iran a déjà gagné sa guerre contre l’Amérique et Israël. Sans perdre de temps, les Iraniens ont donc décidé d’appliquer à leur manière le point 5 de l’accord de Versailles, en exigeant que, dès à présent, que tous les navires entrant ou sortant du détroit soient tenus de longer la côte nord, celle de l’Iran, et non pas d’emprunter le corridor sud, le long de la côte omanaise, lequel bénéficie périodiquement d’une escorte de l’US Navy. Cette semaine, trois pétroliers appartenant à l’Arabie saoudite et au Qatar, qui ont eu la mauvaise idée de choisir la protection américaine, se sont vus immédiatement bombardés par des missiles « non identifiés », c’est-à-dire iraniens. Épisode qui a conduit à la reprise et à l’intensification des bombardements américains contre l’Iran, avec, en représailles, des tirs de missiles iraniens sur Bahreïn, Koweït et Qatar… Cela au moment même où se déroulaient, une semaine durant, les funérailles de l’ancien chef de la République islamique, l’ayatollah Ali Khamenei.

Résumons-nous :

  • Le plan A, qui visait au changement du régime, a échoué ;
  • Le plan B, qui visait « la capitulation » de la République islamique — Trump dixit —, a également échoué ;
  • Le plan C, qui entendait parvenir à l’élimination du programme nucléaire iranien, ou du moins à sa mise sous contrôle par l’Agence internationale l’énergie atomique, n’est même plus évoqué, étant reporté à des échéances lointaines et à des négociations « techniques » ;
  • Le plan D, désormais le principal objectif de l’étrange mélange de négociations et de bombardements actuels, concerne non seulement la réouverture, mais surtout le statut du détroit, afin de le rendre à la liberté de navigation, ce qui était la situation de ce détroit avant le 28 février.

Problème : comment y parvenir ?

Trump a bien agité la carotte financière, promettant non seulement la levée des sanctions, mais également le paiement de 23 milliards de dollars d’actifs iraniens bloqués dans des banques occidentales, ajoutant même un paquet mirifique de 300 milliards de dollars pour la reconstruction de l’Iran, payables par… les monarchies arabes… elles-mêmes victimes des frappes de Téhéran. Mais rien n’y fait.

Les Iraniens connaissent parfaitement le calendrier électoral des midterms, en novembre. Ils lisent les sondages : deux tiers des Américains ne veulent pas de cette guerre. Or, la réouverture du détroit de vive force serait une opération terrestre risquée, de grande envergure, que Trump aura bien du mal à justifier, lui qui s’est fait élire — et son vice-président avec lui — sur la promesse d’en finir avec les « guerres sans fin », comme l’Irak ou l’Afghanistan. Sans compter qu’une telle opération nécessiterait la mobilisation de grandes quantités d’armes sophistiquées dont l’Amérique a besoin contre la Chine…

L’idéal serait bien sûr de voir les « modérés » Galibaf, Araghchi et Pezekian obtenir du nouveau Guide, Moschtaba, l’autorisation de trouver un arrangement, même temporaire, ne serait-ce que pour soulager des millions de chômeurs et une économie exsangue. Le problème est que ces négociateurs sont publiquement accusés de traîtrise, qu’ils sont quotidiennement insultés, voire reçus à coups de pierres…

La drôle de trêve risque donc de durer, sous forme de guerre d’usure, alternant négociations indirectes via le Qatar ou le Pakistan et échanges de missiles, en essayant d’éviter une nouvelle panique sur les approvisionnements et les marchés.

Pourtant directement concernés, les Européens s’abritent derrière un silence assourdissant. D’ordinaire plus disert, Emmanuel Macron s’est contenté d’un tout petit tweet pour annoncer qu’il renvoyait notre unique porte-avions à Toulon, Américains et Iraniens ayant, dit-il, conclu un accord qui « représente une avancée importante en faveur de la stabilité régionale ». Quelques jours plus tôt, l’Iran avait fait savoir que la présence de la France et d’autres Européens dans la région « compliquait » les choses…

Pierre Lellouche — 10/7/26

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