28 Août 2026
Mercredi dernier, les ministres de l’énergie américain, Chris Wright, et saoudien, le prince Abdulaziz Bin Salman, ont signé à Washington un accord-cadre de coopération nucléaire qui lie les deux pays pour les 30 prochaines années. Un accord qui est tout sauf technique ou anodin. Négocié depuis 5 ans, il marque un tournant majeur dans la politique nucléaire extérieure américaine ; il annonce aussi probablement l’acte de naissance d’une future bombe atomique saoudienne, la troisième du monde musulman, après le Pakistan et celle en gestation en Iran.
Cet accord, le prince héritier Mohammad Bin Salman en rêvait depuis son arrivée au pouvoir en 2015. Il permet à Ryadh de franchir une première étape, essentielle, face au programme nucléaire iranien, car MBS l’avait publiquement annoncé : si l’Iran parvenait à se doter de l’arme atomique, alors « l’Arabie en ferait de même ».
C’est précisément en raison du risque de prolifération nucléaire dans tout le Proche-Orient que l’administration Biden avait traîné des pieds et multiplié les conditions : avant toute aide américaine au futur programme nucléaire saoudien, Biden exigeait que l’Arabie normalise enfin ses relations avec Israël en rejoignant les accords d’Abraham et qu’elle accepte de renoncer, comme les Émirats, à l’enrichissement de l’uranium et au retraitement du plutonium.
Ces deux conditions viennent d’être abandonnées, même si, face aux critiques du Congrès, Trump prétend aujourd’hui le contraire, cela dans la plus totale confusion…
Alors que la guerre a repris dans les détroits d’Ormuz et de Bab El Mandeb, que l’Amérique bombarde l’Iran, lequel frappe ses voisins arabes, y compris Saoudiens, Trump cède sur un point essentiel : l’accord présenté comme purement « civil » permettra à l’Arabie de construire sur son sol des installations d’enrichissement d’uranium et de retraitement du plutonium, indispensables à la production de matières fissiles militaires.
L’aspect civil figure dans l’intitulé même de l’accord « 1-2-3 », du nom de la section 123 de l’Atomic Energy Act (AEA) de 1954, modifié par les lois ultérieures de non-prolifération. La section 123 prévoit 9 critères exigeants de non-prolifération, mais n’interdit pas l’enrichissement et le retraitement, qui sont soumis à des conditions draconiennes, à la détermination écrite par le président qu’un tel accord contribuera à la sécurité des États-Unis, le tout étant ensuite soumis au contrôle du Congrès sous 90 jours. Dans deux lettres secrètes annexées à l’accord, MBS, qui prétend que son pays regorge de réserves d’uranium, a obtenu que des installations d’enrichissement soient construites par les Américains dans deux ans, sous réserve de l’accord de Washington. En échange, Westinghouse fournira un nombre conséquent de centrales nucléaires AP 1000, l’Arabie s’interdisant de recourir à tout autre fournisseur russe, chinois, coréen ou français…
On mesure ainsi la signification stratégique de l’accord et l’étendue du cadeau de Trump à MBS : le prix à payer pour que l’Arabie reste dans le giron américain, malgré les doutes nés du fiasco de la guerre de Trump contre l’Iran, malgré le fait que Ryadh ait refusé d’autoriser le survol de son espace aérien aux chasseurs de l’US Navy chargés de protéger la navigation dans le Golfe, malgré surtout le rapprochement saoudien avec l’Iran sous les auspices de Pékin.
Mais le cadeau de Trump est lourd de conséquences. D’abord pour l’Iran : difficile de refuser aux Iraniens d’enrichir l’uranium, ce qui était l’argument principal de cette guerre, quand ce droit est accordé aux Saoudiens. Et si ce droit est accordé à Ryadh, pourquoi ne le serait-il pas aux Émiriens qui, eux, ont dû consentir en 2009 à y renoncer, en acceptant un accord dit « Gold Standard », qui interdit toute activité potentiellement militaire ? Ou aux Turcs et autres Égyptiens qui ne sauraient renoncer à l’option militaire face à l’Iran et demain face à l’Arabie ? Bref, Trump a lui-même ouvert la boîte de Pandore. Un désastre de plus dans cette guerre sans stratégie, où une improvisation entraîne la suivante…
Pierre Lellouche
23/7/26