Les Chantiers de la Liberté

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Francophonie, créolisation et déclassement français

Francophonie, créolisation et déclassement français

Entre canicule, départs en vacances et controverses diverses sur le « plan Bayrou » censé trouver 44 milliards d’économies pour le prochain budget, l’annonce de la fermeture du camp Geille à Dakar, jeudi dernier, 17 juillet, est passée quasi inaperçue pour la très grande majorité des Français, à l’exception de quelques spécialistes de défense ou de politique étrangère. Il s’agissait pourtant d’un tournant historique dans la relation France-Afrique : la fin de la présence militaire permanente de la France depuis l’indépendance du Sénégal en 1960, confirmant l’expulsion de la France, depuis 2022, de ses bases militaires au Mali, au Burkina Faso, au Niger, au Tchad et au Gabon. Un divorce militaire à la mesure de l’éloignement économique, plus discret encore, de la France de son ex « pré carré ». L’Afrique ne représente aujourd’hui que 1,9 % de nos échanges commerciaux (encore faut-il préciser que nos principaux partenaires sont non francophones : le Nigeria, le Ghana ou l’Afrique du Sud)…

Trois semaines auparavant, un autre tournant historique, mais dans l’autre sens, avait été annoncé à l’occasion d’un colloque sur la francophonie organisé à Paris par le député LFI du Val-d’Oise Aurélien Taché, auteur d’un tout récent rapport parlementaire sur le sujet. Comme à son habitude, le patron de la gauche radicale, Jean-Luc Mélenchon, l’orateur principal, avait su trouver la formule choc : « La langue française n’appartient plus aux Français », asséna-t-il ; elle doit être rebaptisée en « langue créole » car elle est parlée majoritairement par d’autres, surtout en Afrique. Au « dégagisme » antifrançais, devenu ultra-populaire de l’autre côté de la Méditerranée, nous sommes donc priés de répondre par la renonciation volontaire, car « décoloniale », à notre propre langue, en nous réjouissant de la voir quotidiennement malaxée, parfois massacrée, voire ridiculisée par ses nouveaux locuteurs, le seul horizon qui s’offre à nous étant notre « créolisation », c’est-à-dire notre soumission volontaire, jusque et y compris sur notre identité la plus essentielle : notre langue. Adieu Voltaire et Victor Hugo ; bienvenue au rap ! Un résultat à la fois inéluctable et positif pour Mélenchon, qui connaît comme moi les chiffres de l’INSEE : au total, 8,9 millions de personnes vivant en France sont nées à l’étranger (13,1 % de la population). Or près de 48 % de ces immigrés sont nés en Afrique, l’essentiel dans des pays francophones du Maghreb, du Sahel ou d’Afrique de l’Ouest…

Ce qui nous ramène à la francophonie, jadis conçue comme un instrument d’influence, voire de « soft power » au service de notre diplomatie, à l’ONU notamment, mais qui se révèle surtout être l’une des principales pompes aspirantes de l’immigration en France, via le regroupement familial et les visas étudiants notamment (au total : 180 000 entrées annuelles)… Or, malgré les quelques 60 millions d’euros investis chaque année par un Quai d’Orsay déjà exsangue, malgré le sommet à grand spectacle organisé par Macron en octobre 2024 à Villers-Cotterêts, le nouveau temple élyséen de la langue française, la machinerie de la francophonie et ses quatre institutions (y compris une assemblée parlementaire !) peinent à produire autre chose que des communiqués d’autosatisfaction. Ainsi, alors que le sommet de Villers-Cotterêts s’était donné pour objectif prioritaire l’emploi des jeunes (« créer, innover et entreprendre en français »), on apprenait quelques mois plus tard que les crédits alloués à l’Agence universitaire francophone (AUF) sont amputés de 75 %, la contribution française représentant jusque-là la moitié du budget alloué à un millier d’universités dans 120 pays… Il en va de même pour les objectifs ambitieux jadis fixés pour le rayonnement politique du monde francophone : résolution des crises et « prévention des risques de rupture démocratique », abandonnés depuis le départ de Boutros Boutros-Ghali et d’Abdou Diouf. La maison francophone, au final, se présente aujourd’hui comme une sorte de mini-ONU obèse autant qu’hétéroclite, regroupant 93 États et gouvernements — dont 52 membres et 32 observateurs, de l’Angola à la Nouvelle-Écosse en passant par la Sarre et la Polynésie française —, dont beaucoup ne pratiquent pas la langue de Molière…

C’est ici qu’une lecture du rapport de M. Taché s’impose. Ancien apparatchik socialiste spécialisé dans les problématiques sociales et d’exclusion auprès de différents patrons sous Hollande, l’ambitieux était soudainement tombé sous le charme d’Emmanuel Macron en 2017 ; se faisant élire à la Chambre cette année-là sous les couleurs du nouveau président, se présentant ensuite comme son fidèle « janissaire », il rallia pourtant la NUPES et Mélenchon en 2022, se présentant désormais comme le militant décolonial et anti-impérialiste de la francophonie.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : si l’apprentissage du français chute de 10 % en Europe, il progresse grâce à la démographie africaine : 350 millions de locuteurs à présent, 500, voire 700 millions en 2050, la République démocratique du Congo devenant le 2e plus grand pays francophone au monde ! Face à ce monde-là, Taché en veut à la France, « suicidaire car incapable de regarder son passé colonial en face ». Il en veut à ce pays dont « le débat public est pollué par l’instrumentalisation de la question migratoire ». Pour lui, la francophonie doit devenir le support privilégié de la créolisation de la France, qui doit « faciliter les mobilités Nord-Sud », notamment en créant un « visa francophone commun ». Il faut, nous dit le député Taché, « en finir avec une certaine idée de la francophonie élitiste, réduite à des sommets diplomatiques stériles et à une image nostalgique d’une France coloniale idéalisée ».

Dégagisme d’un côté, avec en prime une submersion migratoire, soumission volontaire car décoloniale de l’autre : il est grand temps en effet de repenser notre politique africaine…

Pierre Lellouche

23/7/25

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M
D’aucuns disent que la langue est l’âme d’un peuple.<br /> Que reste-t-il d’un peuple qui n’a plus d’âme ?<br /> Un monde sans âme ferait le bonheur des narcotrafiquants et des islamistes qui en profiteraient pour combler le vide créé.<br /> Nos « créolisateurs » français voudraient donc tuer l’âme du peuple français.<br /> Ils voudraient mettre en minorité ceux qui voudraient résister et conserver leur langue dans toute sa beauté et ainsi préserver leur âme.<br /> Pour les communistes de tous les temps, la beauté a toujours été identifiée comme un luxe, un signe extérieur de richesse, qu’il fallait combattre. <br /> Quand on commence à hiérarchiser au sein d’un peuple, à départager les uns des autres, à les mettre face à face, et à favoriser l’étranger au détriment du citoyen, la démocratie fait naufrage…<br /> L’importation massive de personnes maîtrisant seulement une sous-forme de la langue originelle serait organisée, et le peuple français serait à terme remplacé ou évincé par un autre peuple selon nos « créolisateurs », si on comprend bien la chose. Un nettoyage ethnique donc ?<br /> Normalement, en tant qu’élu ou membre d’un parti politique, on est censé représenter son peuple et servir l’intérêt général.<br /> Quand on veut tuer l’âme de son propre peuple et le subordonner à un autre peuple, on le trahi tout simplement.<br /> Mais la trahison vient toujours de l’intérieur. Sinon ce ne serait pas une trahison.<br /> Quant à notre politique africaine, il serait grand temps de la repenser, effectivement.<br /> Il s’agit d’un gros chantier et nous avons laissé bien des longueurs d’avance à d’autres…<br /> La France n’a pas su garder sa place et n’a pas su gérer la situation. Mais ces pays « décolonisés » se sont mis dans une mauvaise posture aussi avec le « dégagisme ». En dégageant la France ils se sont mis dans une situation de soumission à des idéologies et de dépendance à des puissances étrangères souvent beaucoup moins bienveillantes que la France dans le temps.<br /> Les dirigeants de ces pays décolonisés se trouvaient, et se trouvent encore, face à un mécontentement grandissant au sein de leurs propres populations. Les reproches faits aux gouvernants là-bas sont souvent les mêmes : corruption, pauvreté, inégalités, incursions islamistes, insécurité, etc.<br /> Ces pays sont indépendants depuis des décennies et la prospérité post-coloniale n’a pas vu le jour, et pour se dédouaner de leur propre échec, ils se sont trouvés un bouc émissaire et font désormais croire à leurs populations que tout cela est la faute à la France. Donc, ces régimes se sont vus contraints de couper les liens avec la France pour calmer les esprits. Au lieu d’œuvrer au rapprochement des peuples ils ont volontairement laissé une sorte de jalousie, de ressentiment et de haine au sein des populations s’installer…et cela paradoxalement, avec l’assentiment de certains de nos dirigeants français, Emmanuel Macron en tête…dans une confusion totale des erreurs stratégiques françaises récentes et de son passé colonial honni.<br /> Alors qu’il aurait été favorable pour les uns et les autres, d’être en bonne entente, de garder des liens et de travailler à la mise en place d’un commerce équitable entre Etats amis.<br /> Et au lieu de vouloir importer des populations entières en Europe en provenance de ces pays-là, il serait infiniment plus honnête de s’atteler à trouver des solutions sur place. Des solutions existent.<br /> Faudrait-il encore pouvoir s’appuyer sur le courage et la bonne volonté des uns et des autres.<br /> Notre politique africaine repart donc à zéro.<br /> Il faudra se retrousser les manches.<br /> Malheureusement, nous allons aussi nous heurter à des difficultés internes.<br /> Notamment, à notre aveuglement idéologique. A notre chaos parlementaire.<br /> A un manque de compétences parmi ceux qui font partie du sérail.<br /> Et ceux qui ont les compétences requises, qui voudraient se lancer dans la bataille, risquent de ne pas être entendus dans les hautes sphères de l’Etats…La bataille est donc loin d’être gagnée.<br /> <br /> Marion Winter, le 10/08/2025
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M
Monsieur le Ministre,<br /> <br /> vous avez raison, avec la phrase "Notre politique africaine repart donc à zéro", je me suis mal exprimée et je m’en excuse. Le propos est incomplet.<br /> Quand on repart à zéro, on peut faire autrement.<br /> Et il faut faire autrement.<br /> J'aurais dû le dire...<br /> Quand je parle de "notre politique africaine", je voulais parler de notre future politique africaine, qui est indispensable, à mon sens.<br /> Il faut trouver des solutions sur le continent africain.<br /> Sans solutions sur place, les vagues migratoires vont encore augmenter et les populations là-bas resteront dans la misère.<br /> C'est effectivement un gros chantier.<br /> Mais rassurez-vous, je ne suis pas une nostalgique de la Françafrique, des livraisons d'armes, du trucage d'élections, etc…<br /> <br /> Permettez-moi de vous remercier encore pour l'intérêt que vous portez à mes contributions. Votre appréciation me touche énormément.<br /> C'est un honneur d'écrire sur votre blog.<br /> <br /> Marion Winter, le 11/08/2025
P
Notre politique africaine repart donc à zéro.... Mais non, mais non... C'est tout simplement impossible et heureusement.<br /> Encore une fois, votre commentaire est une perle rare. Merci