Idées et analyses sur les dynamiques politiques et diplomatiques.
18 Août 2025
À Anchorage, le président des États-Unis, Donald Trump, a lâché les Européens, actant la fin d’une ère de soixante-quinze années dans les relations transatlantiques : celle de la protection indéfinie et gratuite de l’Europe par l’Amérique.
En Alaska, non seulement Trump a offert une réhabilitation internationale à son collègue russe, Vladimir Poutine — pourtant inculpé par la Cour pénale internationale après l’agression de l’Ukraine en février 2022 —, mais il a lui-même abandonné les engagements qu’il avait pris à l’égard des Européens pour le règlement du conflit.
Rappelons que, deux jours avant le sommet d’Anchorage, les dirigeants européens, au cours d’une conférence visio organisée par le chancelier Mertz, avaient exprimé cinq conditions que le président Trump était supposé faire valoir lors de ses entretiens avec Poutine. Les deux principales étaient l’exigence d’un cessez-le-feu immédiat ; la seconde, que toute concession territoriale devait être négociée par Zelinsky lui-même, un éventuel armistice ou accord de paix devant être de toute façon assorti de garanties de sécurité robustes en faveur de l’Ukraine.
Quelques semaines auparavant, Trump avait lui-même menacé Poutine de « conséquences sévères » s’il n’acceptait pas un cessez-le-feu immédiat, en imposant un ultimatum de 50 jours, ramené ensuite à 10 jours (il devait expirer le 8 août), un ultimatum assorti de « sanctions secondaires » particulièrement dures, puisque les principaux importateurs de pétrole russe à bas prix — c’est-à-dire l’Inde et la Chine — auraient été punis par des droits de douane de 100 % sur leurs exportations aux États-Unis.
Tout cela a été abandonné.
Trump a laissé tomber son ultimatum, tout comme sa référence au cessez-le-feu, convaincu par Poutine, semble-t-il, qu’un accord de paix doit être l’objectif, parce qu’un tel accord serait beaucoup plus solide qu’un cessez-le-feu, par essence fragile. Exit donc le cessez-le-feu, et exit aussi les menaces de sanctions.
Restent les concessions territoriales. D’après les fuites relayées par la presse américaine et britannique, Poutine aurait proposé de geler la ligne de démarcation sur la ligne de front actuelle, contre le retrait par les forces ukrainiennes de la partie du Donetsk qu’elles contrôlent encore.
Autrement dit, la Russie resterait « propriétaire » de l’essentiel du Donbass, en échange de menues concessions dans la région de Soumy.
Si, à Anchorage, Trump a pris soin de ne pas prendre d’engagement sur ce point à la place des Ukrainiens, il a néanmoins dit publiquement, lors d’une interview à Fox News dans l’avion du retour, qu’il conseillait à Zelinsky d’accepter un tel « deal », car la Russie est bien plus forte militairement.
De même, Trump dit attendre des Européens qu’ils « s’engagent un peu », c’est-à-dire qu’ils soutiennent ce compromis territorial…
En clair, tout cela veut dire que, pressé d’en finir avec ce conflit — lui qui ne rêve que de prix Nobel de la paix et ne s’intéresse prioritairement qu’à la Chine —, Trump est prêt à un accord de paix qui, pour l’essentiel, viendrait valider les conquêtes territoriales russes, le tout étant assorti de la neutralité de l’Ukraine (les portes de l’OTAN lui étant définitivement fermées), et de garanties de sécurité encore non définies…
Et si un tel « deal » devait être refusé par les Ukrainiens comme par leurs alliés européens, Trump s’en laverait alors les mains, laissant la responsabilité de l’échec à l’autre rive de l’Atlantique.
Pour les Européens, une telle issue est un véritable cauchemar — mais un cauchemar qu’ils ne doivent qu’à eux-mêmes.
Embarqués dans la guerre par procuration engagée en avril 2022 contre la Russie derrière Joe Biden — cela pour des raisons morales, voire moralisatrices, au demeurant légitimes — mais sans avoir réfléchi aux conséquences stratégiques de leur engagement, les Européens découvrent aujourd’hui que l’Amérique a brutalement changé de pied.
Contrairement à Biden, Trump ne veut pas de cette guerre. Il ne veut pas non plus ni la financer, ni y contribuer directement par des livraisons d’armes. Les armes américaines, les Européens vont devoir les acheter et les payer avant de les envoyer aux Ukrainiens.
Quant à ces derniers, ils devront rembourser l’aide américaine de ces dernières années par des contrats léonins sur leurs matières premières…
Ouvertement méprisés aussi bien à Washington qu’à Moscou, les Européens en sont réduits à empiler les sommets en visio pour essayer de peser encore sur une situation qui leur échappe totalement.
Qui leur échappe d’autant plus que, ces dernières semaines, ces mêmes Européens n’ont fait que se soumettre aux volontés de l’empereur d’Amérique, en oubliant même toute dignité.
Lors du dernier sommet de l’OTAN à La Haye, en juin dernier, le secrétaire général de l’Alliance, le Néerlandais Mark Rutte, a été jusqu’à appeler Trump « papa », tandis que les Alliés acceptaient comme un seul homme de relever jusqu’à 5 % de leur PIB leurs budgets militaires, un chiffre considéré comme parfaitement inatteignable dans l’état actuel des économies européennes…
Quelques semaines plus tard, les mêmes Européens ont vu la présidente de la Commission, Mme Von der Leyen, se rendre sur un parcours de golf écossais — propriété de Donald Trump — pour accepter, en leur nom et sans broncher, une véritable extorsion américaine, qui consistait à multiplier par cinq les droits de douane américains à 15 %, contre 3 % en début d’année, cela sans la moindre mesure de rétorsion du côté européen !
Les GAFAM vont donc continuer à gagner énormément d’argent en Europe, sans payer d’impôts ni droits de douane.
Quand la génuflexion est devenue la norme dans la politique européenne, on reste pantois en entendant Monsieur Macron continuer à parler de « puissance géopolitique européenne » depuis son lieu de vacances…
Mon vieux maître Raymond Aron enseignait pourtant dans son livre Paix et guerre entre les nations (1962) : « Les hommes savent qu’à la longue, le droit international doit se soumettre au fait. Une grande puissance qui veut interdire les conquêtes à un rival doit s’armer, et non proclamer à l’avance sa désapprobation morale. »
Face au risque de voir Américains et Russes décider de notre avenir sans nous, il est grand temps pour les dirigeants européens de tenir enfin un langage de vérité à l’endroit de leurs citoyens. Soit ils acceptent la réalité des rapports de force sur le terrain en Ukraine, et ils s’organisent ensuite pour financer le relèvement de l’Ukraine et préparer des forces militaires susceptibles de contribuer à sa sécurité en cas de menace nouvelle venant de la Russie ; soit ils persistent dans l’incantation, sans avoir la moindre prise sur le réel, laissant l’Ukraine sans autre option que de subir.
En attendant, tous iront à Washington, autour de Zelinsky, prier « Papa » de les secourir…
17/08/2025
Pierre Lellouche
Le Figaro Web.
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