18 Mai 2026
Si la guerre d’Iran a impacté l’économie mondiale sur l’ensemble de la planète, elle a également provoqué l’implosion des alliances politico-militaires en Europe, comme au Moyen-Orient.
En Europe, chacun a finalement compris que les Américains sont sur le départ. Trump n’a pas apprécié d’être « lâché » par ses alliés, en oubliant qu’il ne les avait nullement consultés avant de déclencher le 28 février sa campagne de bombardements contre l’Iran. Après son désengagement de la guerre d’Ukraine, il entame à présent le retrait de ses GIs stationnés en Europe, renonce à déployer des missiles de croisière Tomahawk pourtant indispensables face à la Russie, et augmente ses droits de douane en dépit d’un accord (déjà léonin) conclu il y a moins d’un an, le tout sur fond d’échanges verbaux d’une rare virulence avec le Chancelier Mertz.
Dans le Golfe, la guerre a fait éclater l’alliance stratégique entre les deux principales monarchies pétrolières : les Émirats arabes unis (EAU) dirigés par Mohammed Ben Zayed (MBZ) et l’Arabie saoudite du jeune Prince héritier Mohammed Ben Salman(MBS). Une rupture aux conséquences majeures pour l’avenir de la région et le monde arabo-musulman dans son ensemble.
Longtemps, les deux Mohammed avaient livré bataille en commun, notamment contre la menace intérieure des islamistes lors des printemps arabes au début des années 2010. Ensemble, ils s’étaient mis sous la protection des États-Unis face à la menace de l’Iran. Mais peu à peu, des fissures sont apparues : en Libye, où les deux pétromonarchies soutiennent des camps opposés ; idem au Soudan où les Émirats (qui le nient) sont accusés de soutenir la sanguinaire Force de Réaction Rapide d’Hemmeti contre l’armée soudanaise d’Al Buran, que les Émirats jugent infiltrée par les islamistes ; même chose au Somaliland et bien sûr au Yémen, où, après avoir conduit en commun des bombardements aériens contre les Houthis soutenus par l’Iran, les Saoudiens sont allés jusqu’à bombarder des convois d’armes des Émirats au profit des séparatistes du Sud.
Mais c’est la guerre d’Iran qui a provoqué la rupture, faisant naître deux axes majeurs à l’intérieur du monde arabo-musulman. De longue date, MBZ, formé à Sandhurst et de loin le dirigeant le plus expérimenté et le plus réfléchi de la région sur les grandes questions de géopolitique, à la mesure du Singapourien Lee Kwan Yu, est obsédé par la menace iranienne. C’est lui qui demanda, par mon entremise, à Chirac (qui refusa), puis à Sarkozy (qui l’accepta), la construction d’une base navale française, doublée d’une présence aérienne et terrestre à Abu Dhabi. En guise de « trip wire », en cas d’attaque iranienne. Et cette attaque est venue, ciblant les EAU de 2800 missiles et drones, davantage même que les frappes contre Israël, ces frappes continuant même pendant le cessez-le-feu, contre les installations pétrolières de Fujayra, de l’autre côté du détroit. Et MBZ a pu mesurer la solitude stratégique de son pays… dont la défense antiaérienne est assurée par les technologies (y compris laser) d’Israël. Mais « nous avons la peau dure, et la chair amère », affirme l’émir à l’intention de l’Iran, tandis qu’il lance un fonds d’investissements dédié à l’industrie d’armements dans les EAU, et que la compagnie Emirates affiche des bénéfices insolents, malgré la guerre.
Pendant ce temps, l’Arabie se rapprochait du Pakistan (pour l’heure la seule puissance nucléaire du monde musulman), signant avec Islamabad un accord stratégique de défense mutuelle en septembre 2025. C’est le même Pakistan qui, s’imposant comme médiateur entre l’Iran et les États-Unis, demanda à Téhéran de ne pas frapper les installations saoudiennes. MBZ n’a pas apprécié. Le 28 avril, deux mois jour pour jour après le début du conflit, les EAU annoncèrent leur retrait de l’OPEP, une décision que le prince saoudien n’apprit que le lendemain, dans la presse… Dans la foulée, MBZ exigea du Pakistan le remboursement de 3,5 milliards de dollars déposés depuis 2018 auprès de la Banque centrale d’Islamabad, pour garantir les facilités du FMI. Une décision suivie par d’autres annulations de projets (aéroports, télécoms). Immédiatement, l’Arabie vola au secours du Pakistan en lui apportant 8 milliards de dollars… Et les Émiriens de rappeler qu’ils emploient près de deux millions de Pakistanais chez eux, qui envoient au pays 9 milliards de dollars chaque année…
Deux camps sont désormais face à face : les Émirats, convaincus que la menace iranienne — nucléaire et sur Ormuz — est existentielle pour eux ; ils font désormais cause commune avec Israël et les États-Unis. L’Arabie, de l’autre côté, avec le Pakistan, L’Égypte et la Turquie, partisans d’une solution diplomatique, Riyad ayant même interdit l’utilisation de son territoire pour l’opération « Projet Liberté » de Trump, qui visait à envoyer l’US Navy accompagner les navires de commerce dans le détroit. Résultat : Trump fut contraint d’annuler son opération 48 h plus tard, ajoutant à la confusion… Une telle division renforce inévitablement le poids de l’Iran dans la région, et pèsera aussi sur les suites éventuelles des Accords d’Abraham, comme sur la suite des événements en Syrie, au Liban et à Gaza… Quant aux fournisseurs d’armes aux deux camps, ils devront faire preuve de prodiges d’habileté diplomatique…
Pierre Lellouche
7 mai 2026