Les Chantiers de la Liberté

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L’onde de choc nucléaire de Doha

L’onde de choc nucléaire de Doha

 « Quand le sage désigne la lune, l’idiot regarde le doigt. »

Ces jours derniers, nombreux ont été « les idiots » fascinés par le doigt d’Emmanuel Macron pointé sur la reconnaissance de « l’État de Palestine », supposée, selon lui, ouvrir « une perspective de paix irréversible »…

La lune, elle, se trouvait à Ryad, dans l’Arabie des Saoud, et à Islamabad, au Pakistan, où l’on parlait de tout autre chose : d’armes nucléaires.

Si le prince héritier d’Arabie n’a pas trouvé le temps de rejoindre le président français à New York pour lancer, comme initialement convenu, en grande pompe, la reconnaissance de la Palestine, c’est que Mohammad bin Salman, dit MBS, avait d’autres priorités. La première étant d’assurer la sécurité du royaume après l’attaque aérienne israélienne contre le siège du Hamas à Doha.

MBS, comme son collègue des Émirats, Mohammad bin Zayed (dit MBZ), n’éprouvent pourtant aucune sympathie pour la famille Al Thani qui règne sur le Qatar, ce minuscule mais richissime émirat dont l’influence est devenue mondiale, entre diplomatie du sport, médiations internationales et promotion d’un islam rigoriste proche des Frères musulmans. Un mini-État que Ryad et Abou Dhabi avaient même tenté d’étouffer par un blocus total de près de quatre années, entre 2017 et 2021. Mais tout a basculé avec l’attaque israélienne sur Doha. Alors même que le Qatar abrite, à quelques kilomètres de sa capitale, la base américaine d’Al Udeid, siège du CENTCOM, le commandement des forces américaines au Moyen-Orient, Trump n’a pas levé le petit doigt pour empêcher la frappe israélienne, faisant cependant savoir après coup qu’il en était passablement agacé. Les Arabes du Golfe, richissimes mais fragiles, en ont conclu que la garantie américaine appartenait au passé.

Six jours à peine après l’attaque israélienne du 9 septembre, les Qataris réunirent à Doha un « sommet d’urgence arabo-musulman », où pas moins de 57 États étaient conviés pour condamner l’agresseur, suggérer des ripostes « punitives », voire, à l’instar du Grand Turc, proposer de « l’étouffer économiquement ».

On vit même le président iranien, Masoud Pazeshkian, celui-là même qui, en juin dernier, avait tiré des missiles contre la base d’Al Udeid, alerter sur le fait « qu’aucun État, arabe ou musulman, n’est à l’abri de l’agression du régime de Tel-Aviv ».

Si rien de concret ne sortit de ce sommet du 15 septembre (qui, ironiquement, coïncidait avec le 5ᵉ anniversaire des Accords d’Abraham !), l’Arabie, elle, voulut aller plus loin en invitant à Ryad, deux jours plus tard, le 17 septembre, le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif, accompagné de son ministre de la Défense et des plus hauts responsables militaires du pays, pour la signature d’un accord de défense sans précédent.

Dans cet « accord stratégique de défense mutuelle », les deux parties s’engagent à considérer toute agression contre l’un des deux pays comme une attaque contre les deux. Mais l’essentiel est que le Pakistan, selon son ministre de la Défense, met à la disposition de l’Arabie « la totalité de ses capacités nucléaires » (estimées à 170 ogives) : pour la première fois, un État proliférant, le Pakistan, pratique la dissuasion élargie à un autre État, en allant même jusqu’à la comparer à celle, américaine, dans le cadre de l’OTAN. Pour la première fois également, l’Arabie saoudite choisit de se placer sous la protection nucléaire du Pakistan, à la place, ou à côté (?), de la protection historique des États-Unis dans le cadre des accords dits du Quincy de février 1945, entre Roosevelt et le roi Ibn Saoud : pétrole saoudien contre protection américaine.

C’est que les militaires d’Islamabad doivent beaucoup à l’argent saoudien, qui a largement financé, des années durant, le programme nucléaire clandestin conduit par le père de la bombe pakistanaise, Abdul Qader Khan. J’avais rencontré, en 2000, celui qui est considéré comme un héros au Pakistan pour avoir dérobé, en Hollande, les plans des centrifugeuses d’URENCO, puis construit la première « bombe islamique », revendiquée comme telle par son géniteur politique, l’ancien Premier ministre Ali Bhutto. Ce dernier est mort, pendu, en 1979, un an après le premier essai nucléaire pakistanais dont il avait tant rêvé. Khan, lui, est mort dans son lit en 2021. Il m’avait confié n’avoir eu aucune difficulté à acheter en Europe tous les équipements nécessaires à son programme militaire secret, financé par les Saoudiens, qui, me dit-il, venaient régulièrement visiter ses installations…

Au Moyen-Orient, la pleine lune sera nucléaire…

Post-scriptum : le vice-président iranien, Mohammad Estamî, également responsable du programme nucléaire, est à Moscou pour acquérir huit centrales nucléaires…

 

Pierre Lellouche

25/9/25

 

 

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