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La danse du dragon et de l’éléphant

La danse du dragon et de l’éléphant

La guerre d’Ukraine dure depuis près de quatre ans. Elle est loin d’être terminée, mais elle n’en finit pas d’accélérer le basculement du monde, condamnant l’Europe à l’effacement, face à une Amérique en repli, désormais ouvertement défiée par la Chine, la Russie et le Sud global.

Deux photos résument à elles seules ce monde à la fois post-européen et post-occidental.

La première a été prise le 18 août à Washington. Elle montre les dirigeants des principaux pays européens sagement alignés face au bureau du président américain. C’est l’image d’une soumission totale, au demeurant déjà actée lors du sommet de l’OTAN du mois de juin précédent, et plus encore lors de « l’accord » douanier conclu le 27 juillet par la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, avec Donald Trump.

Pour que l’Amérique consente à rester engagée en Europe, qu’elle veuille bien continuer à nous protéger et qu’elle n’abandonne pas totalement l’Ukraine, on cédera à toutes les exigences de Trump : hausser à 5 % tous nos budgets militaires, même si les finances européennes ne le permettent pas ; accepter sans broncher et sans la moindre compensation la multiplication par cinq des droits de douane sur les produits européens ; abandonner toute taxation de la tech américaine et se préparer à renoncer à tout contrôle sur les GAFAM ; acheter pour plusieurs centaines de milliards de dollars du gaz et des armes américains ; investir 600 autres milliards, non en Europe, mais aux États-Unis…

Jamais, dans l’histoire des relations transatlantiques depuis la fin des années 1940, avait-on vu pareil effondrement des Européens. L’allié américain s’est mué en rival politique, contestant jusqu’au modèle démocratique européen, trop « progressiste » à son goût. Quant à sa protection, elle tient désormais du racket assumé : « Je te protège, tu paies… »

La seconde photo a été prise quinze jours plus tard, le 1ᵉʳ septembre à Tianjin, en Chine, à l’occasion du sommet de l’OCS, l’Organisation de coopération de Shanghai. Elle résume à elle seule le monde post-occidental dans lequel nous entrons : Xi, le Chinois, Poutine, le Russe, et Modi, l’Indien, un trio souriant en forme de défi à ce qui reste de la longue domination occidentale d’hier.

Le Russe n’a pas fini sa guerre d’Ukraine, mais il y est, depuis le début, soutenu par son ami chinois et par le Sud global qui ne l’a jamais condamné, et même par Trump qui vient de le réhabiliter à Anchorage.

Le Chinois, lui, a su parfaitement résister aux menaces douanières de Trump en répliquant par un embargo sur les terres rares, et en se payant même le luxe de dédaigner les microprocesseurs américains de Nvidia, dont l’exportation vers Pékin avait pourtant été autorisée par Trump en signe d’apaisement ; sa marine de guerre, en pleine expansion, domine désormais l’ensemble de la région, jusqu’au Pacifique.

Quant à l’Indien, ami de longue date de la Russie mais adversaire de la Chine, il a décidé de se rapprocher de Pékin, agacé par Trump et ses punitions douanières. Ukraine toujours : pour contraindre l’Inde à ne plus acheter de pétrole russe, Trump venait d’appliquer des sanctions « secondaires » à 50 % contre l’Inde, la jetant littéralement dans les bras de Pékin. Ravi de l’aubaine, Xi a même proposé de faire danser ensemble « le dragon et l’éléphant »…

Le cauchemar de Kissinger, l’alliance russo-chinoise, est donc devenu réalité – et se voit même dépassé. La présence de l’Inde fait de l’ensemble OCS un rival global de l’ordre mondial bâti par les Américains après 1945, tant par sa taille démographique (plus de la moitié de l’humanité), que par son poids économique (le tiers de la richesse mondiale) et militaire, l’OCS regroupant quatre puissances nucléaires (Russie, Chine, Inde, Pakistan) et une autre en devenir (l’Iran).

Créée il y a 25 ans comme une modeste organisation régionale d’Asie centrale, elle est devenue, avec les BRICS, l’un des deux principaux leviers multilatéraux qu’utilise la Chine pour proposer à « la majorité mondiale », c’est-à-dire au Sud global, un autre système international fondé sur la souveraineté de chaque État et la prospérité économique, et qui, surtout, ne s’embarrasse plus des « valeurs » ou des leçons de morale des Occidentaux.

Le tout étant résumé dans un document intitulé « Initiative de gouvernance globale », adossé à la création d’une nouvelle banque de développement (en plus de celle des BRICS), à destination du Sud.

Dans la ménagerie du prochain monde, où le dragon, l’éléphant et l’ours défient l’aigle américain, toute la question est de savoir ce que deviendra le continent européen et… le coq gaulois…

 

Pierre Lellouche
3 septembre 2025

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M
Oui, Monsieur le Ministre, vous avez entièrement raison. Le cauchemar de Kissinger est en passe de devenir réalité et c’est un désastre, un désastre qui aurait pu être évité.<br /> L’administration Biden voulait couper les liens entre l’Union européenne et la Fédération de Russie (pour l’instant, c’est réussi) et sans se soucier du reste (le reste, c’est le basculement du monde).<br /> La Russie avait un choix. Celui de se tourner vers l’Occident (poursuivit dès le départ, dès l’effondrement de l’URSS, et pendant longtemps…) ou celui de se tourner vers l’Orient. Cette guerre en Ukraine la prive de ce choix….<br /> Cette guerre en Ukraine a des conséquences catastrophiques à tout point de vue. Elle doit être arrêtée.<br /> L’Europe doit changer de logiciel. Nos dirigeants doivent changer de stratégie parce qu’ils se sont embarqués dans une mission kamikaze.<br /> Il ne faut plus torpiller le processus de paix qui est néanmoins engagé.<br /> Un changement d’attitude est nécessaire parce qu’il est minuit moins cinq.<br /> Le monde nous échappe.<br /> Et il convient de se rappeler encore que Kissinger nous avait parlé d’un pont…<br /> <br /> Marion Winter, le 25/09/2025
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M
Pour filer ma métaphore du titre de cette excellente photo synthétique du bal actuel des relations internationales, Trump fait valser, que ce soit les droits de douane ou l'histoire des relations USA-Europe; quant aux trois de Tianjin, ils alternent les tangos, les deux partenaires changeant tour à tour, dans cette danse d'improvisation où les pas ne sont pas fixés à l'avance. Quant aux européens, c'est la dans des mirlitons, car quoiqu'ils disent ou fassent, cela ressemble hélas à du pipeau.....
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