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Défense : l’héritage confus (et périlleux) de Macron

Défense : l’héritage confus (et périlleux) de Macron

Jupiter avait commencé son premier mandat, en 2017, en foudroyant le chef d’état-major des armées, Pierre de Villiers. Le général avait eu le mauvais goût de faire son métier en guerrier et non en courtisan : il demandait au Président tout juste élu une remontée indispensable des crédits pour ses soldats — après trente ans de désarmement budgétaire —, les fameux « dividendes de la paix », chers à Laurent Fabius.

Le 26 septembre suivant, Jupiter, dans son fameux discours de la Sorbonne, inventait la « souveraineté européenne », l’horizon indépassable du destin de la France et de l’Europe.

Et deux ans plus tard, en novembre 2019, dans une interview restée célèbre à The Economist, le même décrétait la « mort cérébrale » de l’OTAN… La boucle était bouclée : désormais, l’Europe « stratégiquement autonome », avec, bien sûr, la France à sa tête, deviendrait la superpuissance dont le monde avait tant besoin : un modèle d’équilibre, de justice sociale, d’écologie, au service du droit… En un mot, du « progressisme ».

Problème : l’Histoire est passée par là, et le monde a basculé dans tout autre chose.

À seize mois de son départ de l’Élysée, Macron doit contempler une guerre d’Ukraine qui entrera, le mois prochain, dans sa cinquième année (!), avec des métastases partout : en Orient, en Afrique et jusqu’en Amérique latine. Il doit subir les foucades, et même les moqueries, du « nouveau shérif de Washington » (comme le dit si joliment le vice-président J. D. Vance). Avec Trump et sa doctrine de « America First », les Empires sont de retour, et avec eux la tripartition du monde entre Trump, Poutine et Xi. Littéralement balayée du grand échiquier de l’Histoire, comme disait Brzezinski, l’Europe est désormais condamnée à subir la guerre économique — et la guerre tout court — sur son continent.

Paniqués, Macron, avec l’ensemble de ses collègues européens, se raccrochent comme ils peuvent à l’OTAN, menacée non de « mort cérébrale », mais de mort tout court, du fait du désengagement américain. Tous courbent l’échine et doivent s’accommoder du mépris affiché par Trump à l’égard d’une Europe accusée (dans le très officiel Document stratégique 2025) de piétiner la démocratie et même de glisser vers son « effacement civilisationnel », du fait de l’immigration incontrôlée qu’elle laisse se développer…

Pour l’ex-« maître des horloges » de l’Élysée, le bilan tourne à la Bérézina : trahie par les Anglo-Saxons sur le contrat des sous-marins australiens, en 2021, la France de Macron a également été exclue de l’AUKUS, l’alliance régionale créée par Biden, au moment où la Calédonie bascule dans une interminable guerre civile. Pire : entre le fiasco de l’opération Barkhane et les menées russes sur le terrain, la France s’est vue littéralement expulsée du Sahel et au-delà de son ancien « pré carré » africain.

Pour ne rien arranger, malgré l’agitation médiatique de Macron, sa diplomatie hôtelière et ses sommets à répétition, malgré les quinze réunions de sa « coalition des volontaires » pour l’Ukraine, le poids de la France ne cesse de se réduire en Europe : chacun a pu mesurer, comme l’a fait l’Institut de Kiel, que la France désargentée figure tout en bas du tableau des donateurs à l’Ukraine, son agitation médiatico-diplomatique étant inversement proportionnelle à l’aide militaire et civile octroyée à Kiev. À l’inverse de l’Allemagne, premier fournisseur d’armes et d’argent à l’Ukraine, après le désengagement américain. L’Allemagne qui a entamé un formidable effort de réarmement (150 milliards d’euros dès cette année pour sa défense, soit trois fois le budget prévu — mais non encore voté — en France), qui pilote aussi, depuis Berlin, les grands programmes industriels de défense (défense aérienne et avion de combat, entre autres), sans la France… L’Allemagne, enfin, qui, avec Merz et von der Leyen, vient d’infliger à la France une humiliation sans précédent en adoptant, contre l’avis de Paris, l’accord de libre-échange avec le Mercosur.

Alors que faire ?

Depuis sa calamiteuse dissolution de l’été 2024, Macron ne contrôle plus rien en politique intérieure : le pouvoir est passé du côté de l’Assemblée — et d’une Assemblée éclatée, sans majorité —, incapable de voter le moindre budget pour le pays…

Le Président conserve cependant ses attributions de chef des armées et son fameux domaine réservé à l’extérieur. Des attributions qu’il utilisera au maximum, histoire d’exister — et, comme toujours avec ce Président Narcisse, d’être au centre de la photo.

Au Moyen-Orient, après avoir embrassé Netanyahou au lendemain du pogrom du 7 octobre, Macron fait campagne, l’année suivante, pour la reconnaissance de l’État de Palestine, laissant Trump imposer son plan de paix à Gaza et frapper durement les installations nucléaires iraniennes.

En Ukraine, après avoir tenté, en 2022, une médiation avec Poutine — reconnaissant même publiquement les « intérêts stratégiques » légitimes de la Russie —, Macron est devenu, à partir de 2023, le procureur le plus féroce de « l’ogre » russe (Macron dixit), la Russie étant dénoncée comme une « menace existentielle » contre l’Europe, alors que l’Ukraine constitue, selon lui, notre « première ligne de défense ». Dès février 2024, après l’échec de la contre-offensive ukrainienne du mois de juin précédent, Macron envisageait même publiquement d’envoyer des forces françaises en Ukraine — une initiative immédiatement rejetée par Biden et les Européens, peu désireux de se trouver entraînés dans une escalade militaire avec la Russie. Macron réitérera cette proposition en 2025, mais dans le cadre, dit-il, d’un règlement de paix. Ces forces dites de « réassurance » seraient déployées loin de la ligne de contact. Là encore, la proposition est poliment rejetée par la totalité des partenaires européens, à l’exception du Royaume-Uni, qui reste cependant relativement flou sur les modalités de son engagement.

En vérité, cette proposition, mentionnée (mais nullement détaillée) dans la « Déclaration de Paris » du 6 janvier 2026, n’a rigoureusement aucune chance de se concrétiser. La Russie, qui a fait cette guerre pour empêcher l’Ukraine de rejoindre l’OTAN, n’acceptera jamais le stationnement de deux puissances de l’OTAN, de surcroît nucléaires, en territoire ukrainien. Quant aux Américains, ils se sont engagés à aider à la surveillance de la ligne de contact, mais rien de plus — et surtout pas à assurer la protection aérienne des contingents franco-britanniques…

Ce qui conduit directement à la question des moyens. Comme le Royaume-Uni, la France ne dispose aujourd’hui que d’une armée échantillonnaire, issue de la période précédente, dite des OPEX, les forces projetées en Afrique notamment (certains parlent même d’« armée bonsaï »). Si la qualité et le dévouement des hommes sont reconnus par tous, le problème tient à la faiblesse des effectifs, et à des matériels et des munitions tout à fait insuffisants pour une guerre de haute intensité, comme celle qui se déroule en ce moment même au centre de l’Europe, avec 1,5 million de soldats se faisant face sur une ligne de front de 1 200 km, employant chaque jour des milliers de drones et de missiles. Que pèsent alors les quelque 10 000 hommes évoqués du côté français, ou les 7 000 envisagés du côté britannique ? Et que se passerait-il si ces forces devaient se trouver sous le feu des Russes ? Amener des renforts — mais lesquels ? Ou passer au feu nucléaire ?

D’où l’impression d’une gesticulation diplomatique très éloignée de la réalité budgétaire de nos armées.

Votée en 2023 à une large majorité, la Loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 prévoit d’engager 413 milliards d’euros. Pour 2026, le montant alloué à la Défense se monte (s’il est voté !) à 57,1 milliards d’euros, augmentés de 6,7 milliards rajoutés tout récemment. Quarante mille personnels supplémentaires doivent être engagés, et 14 milliards sont réservés à l’acquisition d’armements, dont 2,4 pour les munitions (à l’os aujourd’hui), 950 millions pour la défense antiaérienne, 1,3 milliard pour l’innovation (l’hypervélocité, en particulier) et 1,7 milliard pour la protection de notre outre-mer. Macron et Lecornu se targuent d’avoir augmenté l’effort militaire de 77 % depuis 2017, mais, comme le note justement Pierre de Villiers (dans ces colonnes) : « On connaît les “astuces de garçons de bains” de Bercy. Dans le cas présent, des 50 milliards, il faut retirer l’inflation, puis les 8 milliards de reports et de charges d’une année sur l’autre, et tous les frais de gestion… »

À ces annonces s’ajoutent celles sur un éventuel service volontaire, la distribution d’un « kit survie » aux citoyens — gadget pitoyable au regard de la disparition de toute défense civile en France (l’ex-DOT) —, ou l’annonce de la commande d’un nouveau porte-avions qui n’entrera en service que dans une douzaine d’années… Autant dire que l’effort budgétaire annoncé servira, au mieux, à boucher les trous, mais certainement pas à nous préparer à une guerre de haute intensité en Europe, dont le nouveau CEMA, le général Mandon, nous dit pourtant qu’elle se profile et que nous devons « être prêts à perdre nos enfants »…

D’où ce décalage, que je juge, pour ma part, aussi inquiétant qu’inacceptable, entre le discours sur l’imminence de la guerre dans trois ou quatre ans, et le réarmement poussif qui est engagé, faute d’argent.

La « zone de confort » des armées françaises s’élève, comme le disait fort justement Sébastien Lecornu, alors en charge de la Défense, à 100 milliards annuels, ce pendant dix ans. Nous en sommes à la moitié — et au tiers de l’effort engagé en Allemagne…

Devant les ambassadeurs, le 8 janvier, le Président Macron, lyrique comme à son habitude, a proclamé que « le choix de la vassalisation heureuse n’est pas le nôtre, ni celui de l’impuissance… ». La France, ajoute-t-il, doit combattre « le nouveau colonialisme et le nouvel impérialisme ». Fort bien. Mais à condition que les moyens soient au rendez-vous. Le général de Gaulle était obsédé par le risque de voir la France entraînée dans une guerre qu’elle ne contrôlerait pas. Or c’est précisément le risque que fait courir l’évolution récente et dangereuse de notre posture en Ukraine, qui contraste avec la paralysie de nos institutions et la faiblesse, de plus en plus inquiétante, de notre appareil productif.

 

Pierre Lellouche

10 janvier 2026

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M
Tout est dit...<br /> <br /> Marion Winter, le 26/01/2026
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