Idées et analyses sur les dynamiques politiques et diplomatiques.
13 Décembre 2025
Pendant huit décennies, le mot « découplage » a été et demeure toujours la terreur des dirigeants européens, en même temps que l’objectif central de la diplomatie soviétique, puis russe.
Découpler implique le divorce entre l’Amérique et ses alliés européens : la première rentre chez elle, les seconds sont abandonnés à leurs faiblesses et à leurs divisions.
Le premier Secrétaire général de l’OTAN, Lord Ismay, un diplomate et militaire britannique qui fut l’un des principaux collaborateurs de Winston Churchill pendant les années sombres de la guerre contre Hitler, eut cette formule restée célèbre quand on lui demanda en 1952 à quoi servait l’Alliance. « L’OTAN, répondit-il, sert à conserver les États-Unis dedans, les Soviets dehors et les Allemands sous contrôle. » « The US in, the Soviets out, and the Germans down. » La dernière fois que l’URSS tenta de forcer le « découplage », en cherchant la neutralisation de l’Allemagne, fut l’affaire des euromissiles entre 1979 et 1983. Il s’agissait pour Moscou de jouer sur la peur des Allemands de servir de champ de bataille nucléaire entre fusées SS-20 d’un côté et Pershing de l’autre, pour amener la RFA derrière les pacifistes du SPD (Egon Bahr en tête) à demander la neutralité et quitter l’OTAN. Le chantage échoua et l’URSS appela Gorbatchev avant de se désintégrer en 1991.
Cette fois, le découplage est clairement annoncé à Washington : il devient même la doctrine stratégique des États-Unis. Le deuxième mandat de Trump et la fin programmée de la guerre d’Ukraine signent l’acte de décès de l’Alliance Atlantique. Une équation nouvelle est en train de s’imposer à toute vitesse : les Américains partent, les Russes menacent de revenir, et plus personne ne contrôle l’Allemagne.
Aux dirigeants européens paniqués qui refusent d’admettre cette réalité, qui s’efforcent de gagner du temps en continuant à flatter Trump dans l’espoir d’infléchir ses positions, il devient urgent de leur conseiller de lire attentivement le document de 33 pages intitulé « Stratégie de sécurité nationale », daté de novembre 2025, et préfacé par Donald Trump lui-même. Ce document a une seule logique : MAGA, « l’Amérique d’abord » et le bien-être des travailleurs américains. Fini le temps où l’Amérique portait et finançait, « tel Atlas », le monde sur ses épaules, où elle se posait en leader d’un monde libre tourné vers la promotion de la démocratie et des règles de droit ; où elle se faisait plumer par ses alliés en Europe, au Proche-Orient ou en Asie. Priorité donc à « l’hémisphère américain », donc à l’Amérique du Sud, pour laquelle Trump ressuscite en la nommant expressément la Doctrine Monroe de 1823. Principale visée, la Chine qui a profité des dernières décennies où l’Amérique faisait la guerre en Afghanistan, en Irak et contre le terrorisme, pour s’imposer comme le premier partenaire économique du cône Sud : une situation parfaitement inacceptable pour Trump. La Chine est d’ailleurs la seule vraie priorité de ce document, c’est elle qui explique que l’Amérique attend désormais de ses partenaires de se prendre en charge : ceci vaut pour l’Asie, le Proche-Orient (en marche vers la paix grâce à Trump) et bien sûr pour l’Europe. Une Europe qu’en deux pages et demie, l’Administration Trump exécute littéralement en la jugeant non seulement en déclin économique et technologique, mais surtout en voie « d’effacement », bientôt méconnaissable du fait de la submersion migratoire qu’elle subit sans réagir. Une Europe aussi qui trahit la démocratie, un thème déjà abordé par le vice-président JD Vance en février à Munich, ce qui autorise Washington à soutenir ouvertement les partis « patriotes » en Europe, au grand dam des gouvernements « progressistes » en place à Paris (le mot « France » n’apparaît pas), à Londres ou à Berlin. Ces trois-là essaient de s’imposer aux côtés de Zelensky dans la négociation de paix en Ukraine, dans laquelle ils sont délibérément exclus. L’affaire se joue entre Trump et Poutine. Les Ukrainiens à peine consultés, les Européens, ignorés.
D’ores et déjà, la phase suivante est engagée, celle du départ des Américains d’Europe. Départ des GIs de Roumanie, discussions sur le remplacement du SACEUR, le commandant en chef de l’OTAN, toujours un Américain jusqu’ici, par un général allemand, annonce de retraits massifs en 2027…
Nous voici donc « découplés ».
Plutôt que de continuer à nier l’évidence en poursuivant la politique de la génuflexion permanente, il serait peut-être préférable de réfléchir – vite ! – à un plan B. Comment vivre sans la protection américaine ? Cette fois l’OTAN n’est pas en état de « mort cérébrale », mais en phase terminale. De grâce, ne tombons pas dans une autre illusion macronienne : la « souveraineté européenne », et redevenons une puissance qui s’assume comme telle.
L’Alliance est morte, vive la Défense nationale !
Pierre Lellouche
10/12/25
Le Figaro édition numérique du 11 décembre 2025
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Article paru dans le Figaro du 11 décembre 2025
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Les Chantiers de la Liberté - Pierre Lellouche
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