Idées et analyses sur les dynamiques politiques et diplomatiques.
28 Avril 2026
« Malheur à toi, pays dont le roi est un enfant. »
(Ecclésiaste 10:16-18)
« Le pétrole, on en a plein. Nous n’avons pas besoin du Golfe… Ceux qui ont besoin de ce pétrole n’ont qu’à aller le chercher eux-mêmes… Cela fait des années qu’on les protège gratuitement. Mais quand on a besoin d’eux, il n’y a personne… On n’a pas besoin des Européens de toutes façons… Ouvrez ce putain de détroit, bande de tarés !… Avec l’Iran, il y a beaucoup d’argent à se faire. On fera une joint venture avec eux sur ORMUZ… »
L’accord de cessez-le-feu prévoit « l’ouverture complète, immédiate et sûre du détroit d’Ormuz »…
Bref retour en arrière sur un désastre de proportion historique
La guerre aérienne américano-israélienne contre le régime de Téhéran a commencé le 28 février, avec quatre objectifs légitimes, mais mentionnés tour à tour et dans la plus grande confusion : stopper le nucléaire, stopper les missiles, stopper l’aide aux proxys, aider le peuple iranien à renverser le régime.
Quarante jours plus tard et quarante milliards de dollars engloutis dans les systèmes d’armes les plus sophistiqués, aucun de ces objectifs n’a été atteint. Malgré la prouesse tactique des aviateurs américains et israéliens, malgré leurs 13 000 frappes, malgré la décapitation systématique du régime, la destruction de sa marine, de son aviation, de ses centres de commandement et une économie en ruines, le régime tient toujours. Mieux : il se présente même, non sans raison, en vainqueur.
« Bonjour Victoire ! Aujourd’hui s’ouvre une nouvelle page de l’Histoire », proclame Mohamed Reza Aref, premier vice-président iranien, à l’annonce de la signature du cessez-le-feu.
Et d’ajouter : « L’ère de l’Iran vient de commencer ».
Tout cela pour une raison toute simple : par inadvertance, pourrait-on dire, Trump a littéralement offert le détroit d’Ormuz sur un plateau à son ennemi iranien.
Pourtant, l’éventuelle fermeture du détroit avait été évoquée par la CIA et le Pentagone devant le président américain lors des réunions préparatoires à l’opération « Epic Fury ». Mais Trump est passé outre.
Du côté iranien, l’option de fermeture d’Ormuz avait également été envisagée par le passé, y compris pendant la guerre des Douze Jours, en juin 2025. Mais, à l’époque, le régime des mollahs n’avait pas osé.
La « privatisation » du détroit : une prise d’otages mondiale
La guerre de Trump a décapité les mollahs et transféré le pouvoir à une génération plus jeune, plus fanatique encore, des Gardiens de la Révolution. Ceux-là jouent leur survie — et leur richesse — et n’ont plus rien à perdre. D’où la stratégie de la terre brûlée, les attaques à répétition sur les monarchies pétrolières arabes et, surtout, la « privatisation » du détroit d’Ormuz, équivalente à une gigantesque prise d’otages : celle de l’économie mondiale dans son ensemble.
Des Philippines au Bangladesh, du Japon aux automobilistes américains jusqu’aux pêcheurs bretons : la jugulaire de l’économie mondiale est désormais entre les mains d’un régime iranien dictatorial, dont nul ne connaît avec précision qui en sont les vrais dirigeants.
En droit, la « nationalisation » du détroit est naturellement contraire au principe de libre navigation inscrit dans les conventions internationales sur le droit de la mer. Tout aussi illégale est la prétention du régime iranien d’imposer un droit de passage de 1 dollar par baril de pétrole, que Téhéran offre généreusement de partager avec Oman, l’autre riverain du détroit.
Mais les faits sont là : les Gardiens tiennent le détroit, à la fois grâce à leurs très nombreux patrouilleurs légers armés de missiles et de drones, grâce à la menace des mines (comme lors de la guerre des pétroliers dans les années 1980), mais surtout grâce aux missiles antinavires et aux drones dissimulés tout au long de la côte iranienne.
Autant de réalités qui font que, malgré les proclamations de Trump, le détroit n’est toujours pas rouvert au lendemain du cessez-le-feu ; que l’imposante armada navale de l’US Navy présente dans la région se tient prudemment à distance du détroit ; que les Européens refusent d’y pénétrer, sauf dans le cadre d’un accord de paix, après la fin du conflit ; que 900 pétroliers et autres navires de commerce s’y trouvent coincés ; que les primes d’assurance y ont littéralement explosé (de 0,1 % à 3,75 % de la valeur de la cargaison) ; et que, surtout, malgré les sanctions américaines et européennes contre les Gardiens de la Révolution, nombre d’opérateurs préfèrent payer — discrètement et par cryptomonnaie — les 2 millions de dollars exigés par les Iraniens…
Entre-temps, le prix du baril a explosé…
Trois mauvaises options
Grâce à cette guerre menée sans la moindre analyse stratégique préalable, sur le seul hubris d’un roi que nul n’ose contredire, les Iraniens se retrouvent donc en position de force, en mesure de faire chanter la planète entière, bien plus efficacement qu’ils n’auraient pu le faire avec des missiles nucléaires !
Un fiasco qui rappelle, à la puissance mille, la mésaventure franco-britannique à Suez, il y a 70 ans, et qui souligne l’urgence de négocier un traité international inspiré du traité de Montreux (1936) sur le Bosphore. Mais ce dernier était le résultat d’une guerre mondiale remportée par les Alliés, et surtout du démantèlement de l’Empire ottoman, que Français et Britanniques n’avaient pu vaincre lorsqu’en 1915-1916 ils tentèrent de forcer le détroit des Dardanelles.
Or, loin du renversement du régime de Téhéran, l’actuelle guerre d’Iran n’aura fait que le renforcer.
Trump, aujourd’hui, n’a le choix qu’entre trois mauvaises solutions : un improbable accord diplomatique avec Téhéran (mais celui-ci vient d’échouer à Islamabad) ; se soumettre tout en criant victoire ; ou reprendre le détroit de vive force — et, en attendant, le fermer aux pétroliers iraniens et aux navires (chinois surtout) qui auraient accepté de payer le droit de passage exigé par Téhéran.
Blocus sur blocus, donc. Une nouvelle phase de l’escalade commence, qui met en jeu l’économie mondiale dans son ensemble, et la Chine en particulier, qui absorbe 90 % du pétrole iranien.
Pierre Lellouche — 10 avril 2026