Idées et analyses sur les dynamiques politiques et diplomatiques.
4 Avril 2026
Tout au long des quarante dernières années, le régime des mollahs de Téhéran a présenté, pour les Occidentaux — et pour la communauté internationale en général — un quadruple problème, de plus en plus aigu au fil des ans : sa volonté absolue de ne rien céder sur son programme nucléaire militaire ; son arsenal considérable de dizaines de milliers de missiles balistiques et de drones ; sa politique de déstabilisation de la totalité du Proche-Orient, au moyen de ses milices chiites ou de ses « proxys » en Irak, en Syrie, au Liban, à Gaza et au Yémen ; l’utilisation, enfin, du terrorisme comme outil ordinaire de sa politique étrangère.
Avec la guerre aérienne déclenchée le 28 février par les États-Unis et Israël, l’Iran vient d’ajouter un cinquième défi — cette fois au monde entier : Ormuz, la jugulaire de l’économie mondiale, est désormais coupée.
Les choses ne devaient pas se passer ainsi…
Après maintes hésitations, profitant de l’affaissement intérieur et extérieur de l’Iran dans la suite du 7 octobre, la guerre aérienne américano-israélienne contre le régime des mollahs était censée le décapiter, le briser militairement et, si possible, le renverser, ouvrant ainsi la perspective d’un Moyen-Orient pacifié.
Or l’histoire montre que l’on n’obtient pas la capitulation d’un régime uniquement par des frappes aériennes. Surtout lorsqu’il s’agit d’un régime extrêmement fanatisé et violent, cultivant le martyre comme une vertu nationale, rompu à la guerre et au terrorisme, régnant par la terreur sur un pays de 90 millions d’habitants, trois fois plus étendu que la France.
Après trois semaines de bombardements sans précédent, le régime tient toujours, et c’est lui qui, désormais, contrôle l’escalade, en pratiquant une stratégie délibérée de la terre brûlée : attaquant les bases occidentales dans la région, frappant durement Israël, mais aussi tous ses voisins arabes et, surtout, prenant en otage la totalité de l’économie mondiale en fermant le détroit d’Ormuz et en attaquant les sites de production de gaz et de pétrole dans toute la région.
Résultat : la peur a changé de camp, et la situation est en train de devenir intenable en Europe, où la stagflation menace, en Asie — premier client du Golfe — comme en Amérique.
D’où le dilemme dans lequel Trump s’est lui-même enfermé : continuer à bombarder, sans parvenir à faire tomber le régime des mollahs, risque de devenir problématique pour Trump lui-même et ses chances de remporter les élections de mi-mandat en novembre ; à l’inverse, sortir de cette guerre en proclamant une « victoire militaire », mais en laissant le régime de Téhéran au pouvoir, serait tout aussi suicidaire. Car le régime iranien, avide de revanche, en sortira renforcé, ayant fait reculer l’Amérique et son allié israélien.
Alors Trump hésite et multiplie les déclarations contradictoires : promettant un jour de frapper encore plus fort, et le lendemain annonçant l’inverse — une réduction de l’engagement américain —, alors même que le Pentagone achemine vers le Golfe un troisième groupe de porte-avions et plusieurs milliers de Marines.
Face à l’urgence de rouvrir Ormuz, Trump découvre soudain qu’il a besoin d’alliés… ceux-là mêmes qu’il avait oublié de prévenir avant de lancer son offensive aérienne contre l’Iran. La Chine elle-même, mais aussi le Japon et la Corée, principaux destinataires des hydrocarbures du Golfe, ont été appelés à la rescousse.
Mais cette fois, les Européens, unanimes, ont dit non. « Tu casses, tu répares », semble-t-on dire à l’unisson dans les capitales européennes. À l’instar d’Emmanuel Macron : « La France n’a pas choisi cette guerre, nous ne sommes pas partie prenante à ce conflit… Jamais la France ne prendra part à des opérations d’ouverture du détroit d’Ormuz. » Trump n’a pas apprécié, soulignant l’ingratitude des « alliés », si longtemps bénéficiaires de la « généreuse protection des États-Unis ». « De toute façon, ajoute Trump, nous n’avons besoin de personne. »
Le divorce est donc total et se joue désormais à fronts renversés par rapport à l’autre conflit majeur du moment : l’Ukraine. Cette guerre-là est censée être « notre » guerre, à nous Européens, réunis en une « Coalition des volontaires », alors que Trump préfère jouer au médiateur neutre. Mais dans le Golfe, c’est l’inverse : l’Europe des « réfractaires » choisit la neutralité et laisse Trump payer seul le prix d’un éventuel enlisement, tout en laissant entendre que l’on pourrait contribuer aux « efforts » visant à sécuriser le détroit…
Tout ce cafarnaüm aura inévitablement des conséquences sur le devenir d’une Alliance atlantique de plus en plus incertaine. Mais cela aura aussi des conséquences sur les intérêts de l’Europe au Moyen-Orient.
Comment prétendre, en effet, être neutre quand nos bases et nos alliés dans la région sont attaqués, quand les capitales européennes sont à portée de missiles iraniens ? Et est-il raisonnable d’abandonner Ormuz aux seuls Iraniens, sachant que ce régime, s’il parvient à rester en place, sera avide de revanche ? Il ne se privera pas d’écraser ses voisins arabes et de faire peser sur le monde le chantage permanent de cette autre arme nucléaire qu’est le blocus du détroit.
La paix venue, il faudra sans nul doute doter Ormuz d’un accord international semblable à la Convention de Montreux de 1936 sur le Bosphore… On en est loin aujourd’hui…
Pierre Lellouche
19 mars 2026