Idées et analyses sur les dynamiques politiques et diplomatiques.
10 Septembre 2025
Volodymyr Zelensky a raison de demander des garanties de sécurité pour l’après-guerre. Son pays a payé pour voir, si j’ose dire.
Lors de son indépendance fin 1991, l’Ukraine avait encore en sa possession 5 000 armes nucléaires léguées par l’ex-URSS. Sous la pression conjointe de la Russie et des États-Unis, les dirigeants ukrainiens de l’époque acceptèrent trois ans plus tard, non sans rechigner, de rapatrier ces armes en Russie, considérée comme l’État successeur de l’URSS, et d’adhérer au Traité de non-prolifération. Cela, en échange de « garanties de sécurité » de la part des cinq membres permanents du Conseil de sécurité, inscrites dans le cadre du Protocole dit de Budapest de 1994. J’ai publié en annexe de mon livre Engrenages la lettre de François Mitterrand apportant cette garantie : elle tient en un paragraphe, un verbiage vague sans obligation aucune. Vingt ans plus tard, lors de la prise de la Crimée et du début de la guerre du Donbass, les Ukrainiens découvrirent que ces fameuses garanties avaient moins de poids que la feuille de papier où elles avaient été énoncées…
Arrive 2025, avec le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, la reprise d’un dialogue américano-russe sur la fin de la guerre, les demandes répétées de Zelensky et de ses partenaires européens pour un cessez-le-feu rapide. Une fois encore, la question des garanties de sécurité redevient centrale. Comment s’assurer que la paix sera robuste et durable cette fois ? Et, comme le disait Jacques Bainville il y a un siècle à propos du Traité de Versailles, comment éviter que les « chirurgiens » d’aujourd’hui ne referment pas la plaie en laissant l’infection à l’intérieur ? La question des garanties est d’une rare complexité et source d’une confusion qui ne fait que s’accroître au fil de l’empilement de sommets en tous sens ces derniers mois, sous l’impulsion notamment du président Macron et de son collègue britannique Starmer. Essayons d’y voir plus clair.
En théorie, la meilleure des garanties, assurément, serait d’intégrer l’Ukraine au sein de l’OTAN : elle bénéficierait ainsi de la protection des Européens et surtout des Américains au titre du fameux article 5 de la Charte atlantique. Raison pour laquelle les Ukrainiens ont inscrit leur volonté de rejoindre l’OTAN dans le marbre de leur Constitution.
Sauf que la pratique est toute autre. Les Russes, tout d’abord, y voient depuis toujours un casus belli, comme l’avaient compris dès 2008 Nicolas Sarkozy et Angela Merkel lors du sommet de l’OTAN à Bucarest. Quant aux Américains, ardents partisans de l’élargissement de Clinton à George Bush Jr, ils ont changé d’avis. Obama, Biden et Trump ont pris nettement position contre l’élargissement de l’OTAN à l’Ukraine, de peur de se trouver entraînés dans une guerre nucléaire avec la Russie. Trump y ajoute aujourd’hui un refus absolu d’engager le moindre soldat américain sur le sol ukrainien, y compris dans le cadre d’un accord de paix. Il faut donc trouver quelque chose d’autre que l’article 5.
C’est ici qu’intervient la créativité proverbiale du président Macron. En février 2024, face à la détérioration de la situation militaire sur le terrain après l’échec de la contre-offensive ukrainienne de juin 2023, il avance l’idée de déployer des contingents français et européens en territoire ukrainien.
Mais avant ou après un accord de paix ? Certains, comme Macron en 2024 (mais il a changé d’avis depuis), ou le secrétaire général de l’OTAN aujourd’hui, prétendent que ce n’est pas aux Russes d’autoriser une telle garantie. Que Poutine, selon Mark Rutte, n’est « rien de plus que le gouverneur du Texas ». Pourquoi serions-nous intimidés ? Pour Rutte, il suffirait que Zelensky demande aux Européens d’intervenir pour que ceux-ci déploient leurs forces à l’intérieur de l’Ukraine. De plus, attendre un feu vert russe dans le cadre d’un accord de paix serait à la fois illusoire et contre-productif, puisque les Russes auraient ainsi avantage à poursuivre la guerre indéfiniment. Selon les partisans de cette thèse, nous engager militairement en Ukraine dès aujourd’hui accélérerait la paix, et non l’inverse.
Une telle position de principe est naturellement juridiquement indiscutable : l’Ukraine est un État souverain, qui est en droit de demander l’aide de ses partenaires européens ; et ces derniers peuvent tout aussi souverainement décider d’engager leurs forces en territoire ukrainien. L’ennui, c’est que ce raisonnement est parfaitement irresponsable dans les faits, puisqu’il conduirait les Européens, et avec eux l’OTAN dont ils sont membres, à entrer directement en état de guerre contre la Russie. De « force de réassurance », on passerait à une force de cobelligérance. Je ne sache pas que quiconque soit d’accord avec cette position. Macron lui-même l’avait rapidement découvert en février 2024 : Washington et Berlin, notamment, ne voulurent même pas en entendre parler…
L’autre option est de considérer que cette garantie ne serait mise en œuvre qu’après la conclusion d’un accord de paix. Telle est désormais la position du président français, exprimée à l’occasion du sommet de Paris de « la coalition des volontaires », ce 4 septembre. À en croire Emmanuel Macron, 26 des 35 pays « volontaires » seraient prêts à engager des forces militaires sur terre, en mer ou dans le ciel ukrainien. Ces forces seraient engagées immédiatement, nous dit Monsieur Macron, dès la conclusion de l’accord. Fort bien. Mais à une condition près, cependant, à ce jour non remplie : que les Américains et les Russes tombent eux-mêmes d’accord pour qu’il y ait une présence européenne à l’intérieur de l’Ukraine, et que cela fasse partie de l’accord de paix.
Pour les Russes, une telle éventualité demeure à ce jour inacceptable. Pour eux, cette guerre avait pour objectif d’empêcher l’Ukraine de passer à l’Ouest en devenant membre de l’OTAN. C’est la cause fondamentale du conflit. Or il est difficile d’imaginer qu’ils laisseront demain Anglais, Français et d’autres pays de l’OTAN entrer en Ukraine, ce qui serait l’équivalent de faire rentrer l’OTAN par la fenêtre. Poutine ne l’acceptera pas, et annonce même qu’il traitera comme ennemie toute force européenne déployée en Ukraine.
Du côté américain, on n’est nullement opposé à une éventuelle intervention européenne. Après tout, « il s’agit d’une affaire européenne », comme le répète Trump. Mais sans eux. Or, sans le soutien effectif des États-Unis, on voit mal comment une telle garantie pourrait se concrétiser, surtout contre l’avis des Russes. Sans ce « filet de sécurité », la garantie de la garantie en quelque sorte, à savoir un soutien opérationnel substantiel des États-Unis — aérien, logistique, et en matière de renseignement — les contingents européens, au demeurant modestes (on parle de 15 000, voire 20 000 hommes, alors que la ligne de front de 1 200 km compte un million de soldats), ne seront pas déployables.
Pour l’heure, Trump, pressé par les Européens, indique qu’il veut bien « coopérer et donner un coup de main », mais comment, et surtout jusqu’où au juste ? Il n’est pas sûr que la présence du conseiller personnel de Donald Trump, Steve Witkoff, à Paris, ni la « visio » avec Trump lui-même lors du sommet du 4 septembre, aient clarifié la politique américaine, surtout au moment où le Pentagone venait, le jour même, d’annoncer la suppression d’un budget de 1 milliard de dollars destinés aux pays les plus exposés à la Russie, à savoir les États baltes.
À ces incertitudes s’ajoute celle des opinions publiques européennes, elles-mêmes très partagées, voire carrément hostiles. En Allemagne, le chancelier Mertz pose trois conditions à une éventuelle participation militaire à une mission de garantie en Ukraine : en premier lieu, que les Américains y participent eux aussi ; en second lieu, que le Bundestag l’autorise (or le SPD, membre de la coalition au pouvoir, est contre) ; enfin, que les Russes soient engagés dans cette négociation, ce qui veut dire qu’ils acceptent la présence européenne dans le cadre d’un accord de paix. Le refus est plus net en Italie, qui exclut toute participation au sol, la Pologne étant sur la même ligne.
« Nous sommes prêts », ont claironné en chœur Macron et la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen. La seconde se pousse du col et se rêve en cheffe de guerre, sans en avoir la moindre attribution et encore moins la légitimité. Le premier est encalaminé dans une situation politique intérieure inextricable qu’il a lui-même créée, et ne parvient même pas à faire adopter son budget, comme l’écrit méchamment le Financial Times, tandis que la presse italienne se gausse de « la France, ce grand malade en soins intensifs »… et de « son petit Napoléon endetté ».
Que la France — ou l’Angleterre — cherche à obtenir ne serait-ce qu’un strapontin à la table des négociations sur l’Ukraine, en évitant un « deal » russo-américain au-dessus de leur tête, il n’y a rien là que de plus louable et même nécessaire, car l’avenir de l’Ukraine engage la sécurité de l’Europe tout entière. Mais il n’est pas sûr que l’affaire des garanties de sécurité, telles qu’envisagées actuellement, soit la meilleure façon d’y parvenir.
Les génuflexions successives devant Trump — du Bureau ovale jusqu’à la capitulation commerciale en Écosse — n’ont fait que souligner l’impuissance de nos fameux volontaires. Quant à la guérilla verbale contre Poutine (« ogre », « menace existentielle », etc.), on voit mal comment une telle rhétorique aide l’Europe à trouver sa place dans la négociation.
Obséquiosité indigne d’un côté, agressivité inutile de l’autre : ce faisant, nos dirigeants n’ont fait qu’abdiquer le rôle de médiateurs de paix qu’ils auraient dû endosser, en l’abandonnant aux seuls Américains. En diplomatie, ce « en même temps »-là rime avec fiasco.
Pierre Lellouche
Le Figaro web — 5/9/25