Les Chantiers de la Liberté

Idées et analyses sur les dynamiques politiques et diplomatiques.

Après le grand basculement

Après le grand basculement

Le coup de force de Caracas confirme le retour des Empires. Dans ce monde-là, mieux vaut être fort. Or la France et l’Europe sont faibles…

L’année 2025 restera dans l’Histoire comme celle du grand basculement du monde.

Ce basculement figurait en sous-titre de mon livre « Engrenages » sur la guerre d’Ukraine, paru en octobre 2024. Il est le résultat de deux forces considérables : la guerre d’Ukraine tout d’abord, l’irruption de Donald Trump ensuite, à la tête de la première puissance mondiale.

Ma thèse : le conflit d’Ukraine — une guerre par procuration non déclarée entre l’OTAN et la Russie — allait non seulement fracasser le système européen de l’après-guerre — UE et OTAN compris — mais il jouerait aussi le rôle d’un formidable accélérateur des mouvements telluriques déjà à l’œuvre dans les relations internationales. Cette nouvelle guerre européenne précipiterait ainsi, à terme, l’avènement d’un monde post-occidental piloté par l’alliance russo-chinoise, mobilisant contre les démocraties occidentales « la majorité mondiale », c’est-à-dire les nombreuses puissances émergentes lassées des sanctions occidentales, de la suprématie du dollar et de nos leçons de morale permanentes. L’Europe serait la principale victime de cette redistribution radicalement nouvelle des cartes de la puissance. Nous y sommes.

Reste la seconde force.

Si j’avais correctement anticipé le retour à la Maison-Blanche de Donald Trump, ce que je n’avais pas prévu, comme d’ailleurs la totalité des analystes, c’est l’ampleur, en même temps que le caractère proprement révolutionnaire de la politique mise en œuvre par Trump II depuis le premier jour de son investiture, il y a tout juste un an. Une révolution qui tient au fait que l’Amérique elle-même est devenue révisionniste, au même titre que la Russie ou la Chine, et mieux encore, qu’elle engage toutes ses forces pour abattre l’ordre ancien : qu’il s’agisse du commerce international, du climat bien sûr, mais aussi des alliances et de l’emploi de la force armée, comme vient de le démontrer la spectaculaire capture, le 2 janvier à Caracas, du Président Nicolas Maduro. Pour Trump, seuls comptent les intérêts de l’Amérique (« America First ») : qu’importent alors les frontières, les États amis ou ennemis, et même le droit : quand l’Amérique a besoin d’un territoire, elle le revendique tout simplement : avis aux Canadiens, aux Danois ou aux Panaméens. Quand elle a besoin du pétrole vénézuélien, elle ressuscite la Doctrine Monroe et les mânes de McKinley. Quand un danger menace, qu’il s’agisse de drogue ou d’armes nucléaires, elle mobilise ses bombardiers B2 ou ses missiles Tomahawk, elle détruit les installations nucléaires en Iran, elle coule les narco-navires ou décrète le blocus total aérien et maritime du Venezuela, le tout bien entendu sans le moindre mandat onusien, autant d’actions rigoureusement semblables à l’invasion russe de l’Ukraine, au blocus chinois de Taïwan ou à la piraterie houthie dans le golfe Persique…

C’est que la révolution trumpiste est d’abord idéologique. Plus exactement, anti-idéologique. Trump a fait littéralement exploser la notion « d’Occident », au sens d’un ensemble de nations démocratiques, liées entre elles par une même conception de l’État de droit, à l’intérieur comme à l’extérieur. L’Amérique de Trump n’a que faire du « progressisme » européen et n’hésite pas à contrer frontalement la Commission européenne quand celle-ci menace les intérêts des GAFAM, ou à soutenir des partis jugés « illibéraux » de Viktor Orbán à l’AfD allemande. Elle goûte peu les régimes européens jugés peu démocratiques et de toute façon condamnés à « l’effacement civilisationnel » en raison de la submersion migratoire qu’ils laissent se développer chez eux. De même, cette Amérique a volontairement abdiqué de son rôle de leader du « monde libre », et plus encore son rôle de garant d’un monde fondé sur « des règles démocratiques » (« a rules-based international order », comme disait Biden). Ce qui compte, ce sont ses intérêts à elle, des intérêts d’abord économiques, qui commandent la géopolitique.

Dans ce maelström, l’Europe panique en cherchant à sauver ce qui peut l’être encore du monde ancien. Voici 80 ans que des générations successives d’Européens, biberonnés au leadership « naturel » des États-Unis, ont conçu l’Europe comme une « puissance civile », post-nationale et anti-guerre, une communauté démocratique pacifique, sociale et écologique, dont la mission historique est de servir d’exemple au reste de l’univers.

Le malentendu est donc total face au monde nouveau qui émerge : celui des Trois Empires (États-Unis, Russie, Chine) et des nombreux candidats à l’imperium : Turquie, Inde, Iran, Arabie et/ou Émirats, Brésil, Nigeria, Indonésie… Un monde où l’emploi décomplexé de la force devient la règle, où l’on s’affronte pour le contrôle des hydrocarbures, des terres rares et où la course à l’IA et au quantique tient lieu de la quête du Graal.

En Europe, tout est à refaire, ou plutôt à réinventer… Dans ce monde-là, mieux vaut être fort. Or la France est faible et paralysée par des décennies de mauvaise gouvernance et de facilité… Bonne année 2026 décidément.

Pierre Lellouche

4/1/26

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
M
Notre faiblesse n’est pas une fatalité.<br /> Et, oui, elle résulte d’une mauvaise gouvernance et d’un manque de discernement.<br /> L’administration Trump voudrait que l’Europe retrouve sa grandeur perdue, mais ce n’est pas l’Administration Trump qui peut y œuvrer à notre place.<br /> Il faut changer de logiciel en Europe. Pour aller vers une France forte au sein d’une Europe puissante, il faut commencer par faire la paix en Europe…et que de temps perdu, et à quel prix !<br /> Ce conflit en Ukraine, ce bain de sang inutile, a appauvrie l’Europe considérablement et a miné sa crédibilité.<br /> En France, il faudrait urgemment redresser l’économie, sauver notre agriculture, rétablir la cohésion nationale, résoudre le problème de l’immigration massive et se prémunir contre l’islamisme…rien que cela…pour restaurer l’image et la force réelle de la France. Un environnement où entreprendre redevient attrayant, doit être crée.<br /> En 2016, François Fillon avait dit qu’il fallait « renverser la table », donner une autre trajectoire à la France. Nous connaissons la suite des événements…<br /> Quant à votre thèse, il est tellement vrai que cette guerre en Ukraine nous a propulsés dans un monde où les intérêts de nos civilisations occidentales sont en péril et où le « cauchemar de Kissinger », tel que vous l’appelez à juste titre, était en passe de devenir réalité.<br /> Peu importe si on a vu Donald Trump venir ou pas. On s’en fout de cela. Il est là maintenant.<br /> Et je crois, paradoxalement, ou peut-être en toute logique, que l’Administration Trump, en analysant la situation géopolitique, soit arrivée à la même conclusion que vous quant au basculement du monde.<br /> L’Administration Trump a compris que le monde occidental était en perdition. Que la Chine allait tout rafler, et que d’autres avaient déjà, et allaient encore profiter de nos mauvaises décisions et de notre aveuglement idéologique. Et puis, oui, cette guerre en Ukraine a déjà « métastasé » comme vous le dites souvent.<br /> Ce que vous appelez l’ancien monde a été largement dévoyé. Nos valeurs et parfois même nos libertés fondamentales ont été altérées. Notre force volontairement ou accidentellement abandonnée. Les actions destinées à « réindustrialiser » la France, n’ont plutôt servi qu’à la dépecer.<br /> (Puisque nous parlons du Mercosur en ce moment, il convient de constater que naguère on ne voulait pas signer des accords de libre-échange si on ne produisait pas, si la balance commerciale n’était pas excédentaire, si on n’était pas capable de protéger son marché et son savoir-faire…)<br /> L’idéologie « progressiste », post-nationale, soviético-européenne, nous a rendus impuissants. Les institutions nationales et internationales, les ONG, les associations, les médias ont tous été en grande partie infiltrés par cette même idéologie truffée d’absurdités. Et c’est dans ce contexte-là que les « règles » dont parlait Biden ont été redéfinies et réinterprétées. Des règles où semble exister une certaine complaisance avec les intérêts de la pieuvre de Davos, des MNC superpuissantes, des George Soros et des Bill Gates, de la pieuvre du narco-banditisme, de la pieuvre de l’islamisme. Des règles selon lesquelles on a voulu hiérarchiser entre peuples et au sein des peuples selon des critères raciaux contrevenant au principe de l’égalité de la République française. Des règles qui nous ont menées vers un monde où on a laissé prospérer et même parfois volontairement introduit un antisémitisme débridé…un monde où le Hamas a félicité Emmanuel Macron pour la reconnaissance d’un Etat palestinien non-défini, inexistant, alors que le Hamas, armé, est toujours aux commandes. Enfin, un monde dans lequel on va bientôt nous interdire de manger des kiwis parce qu’il faut des plants mâles et femelles pour avoir des fruits.<br /> La morale du monde d’avant a donc été remplacée par un étrange dogme néo-marxiste.<br /> L’Administration Trump veut mettre fin à tout cela (Mais Bruxelles, s’y oppose, pour l’instant). L’Administration Trump veut redresser la barre. Elle veut rétablir le rayonnement du monde occidental. Elle ne veut pas revenir au monde d’avant, à l’ancien monde. Elle veut autre chose. C’est effectivement inédit.<br /> Quant à l’Europe, L’Administration Trump voudrait qu’elle soit pacifiée, stable, prospère et qu’elle retrouve son identité…Tout est précisé dans le document sur la stratégie de sécurité nationale (que j’ai lu).<br /> Le « coup de force » à Caracas a donné de l’espoir à des millions de gens sur notre planète. Déjà aux presque 8 millions d’exilés vénézuéliens (environ 1/3 de la population) qui ont fuis un régime criminel (qui a d’ailleurs volé l’élection de 2024), sans parler des pauvres gens opprimés restés sur place. On ne peut que se réjouir de la chute de cette dictature communiste de nuance chaviste qui a ruiné ce pays autrefois un des plus riches de l’Amérique du Sud. L’opposition y est réprimée dans le sang. La politique économique a saccagé le secteur pétrolier nationalisé au grand dam des compagnies pétrolières américaines et surtout du peuple vénézuélien qui a souffert de pénuries de médicaments et parfois même de famines. Les revenus de l’industrie pétrolière désormais vétuste allaient dans les poches du régime. Il n’y a pas plus matérialiste qu’une Communiste… La Chine cherchait à s’établir davantage là-bas. Une délégation importante chinoise était d’ailleurs sur place lors de l’intervention américaine. Même le Hezbollah avait ses entrées au Venezuela et il existe un lien indéniable entre le narcotrafic et le terrorisme. L’Administration Trump envisage une période transitoire vers la démocratie et la reprise de contrôle de l’industrie pétrolière autrefois américaine et que les revenues de celle-ci profitent à nouveau également à la population tel que c’était le cas avant la prise de pouvoir de Hugo Chavez.<br /> (En Algérie, un très beau pays également, le contexte est différent, mais la situation est très semblable…les dirigeants, incompétents ont accaparé les richesses et les revenus du gaz exporté, et au peuple, qui est sommé de se taire, ils laissent les miettes…)<br /> D’autres peuples aspirent donc à la liberté et espèrent que nous rentrons dans une nouvelle ère de paix, de liberté et de prospérité.<br /> Les Cubains espèrent que leur régime tombe et voudraient voir la fin du « socialisme tropical ». Avec ce qui s’est passé au Venezuela cela parait enfin possible…<br /> Les Castristes assuraient –entre autres- la sécurité de Nicolas Maduro et ses sbires et recevaient du pétrole en retour. Cuba avec sa gestion économique désastreuse est sous perfusion depuis longtemps. A des périodes (notamment la « spéciale») les pénuries étaient telles que les gens étaient contraints de se nourrir de semelles de chaussures en cuir et de peaux de bananes grillées.<br /> Cette île magnifique, riche autrefois, vit avec des cartes de rationnement depuis la révolution. Fidel Castro et ses camarades ont pris La Havane le 1er janvier 1959…<br /> Les plages pour touristes y sont surveillées par des hommes armés de Kalachnikov pour que les Cubains soient gardés à distance et ne soit pas contaminés par « l’impérialisme » véhiculé par « le mal nécessaire » qui est le tourisme étranger aux yeux d’un régime en grand besoin de devises…<br /> Les Colombiens, eux aussi, espèrent que les narcotrafiquants soit chassés de leur pays.<br /> Les Iraniens voudraient être débarrassés du régime tyrannique des mollahs…le mouvement de protestation qui est en cours depuis décembre dernier en témoigne amplement.<br /> Dans les années 1970, avant la chute du Shah en 1979, les femmes pouvaient se promener en minijupe à Téhéran. (Comme dans un pays voisin dont la capitale s’appelle Kaboul…)<br /> Si l’Administration Trump a tenté d’anéantir le programme nucléaire iranien il faut s’en féliciter.<br /> Si le régime iranien veut la bombe, c’est pour l’utiliser, on peut le craindre. Les mollahs déclarent ouvertement vouloir éradiquer l’Etat d’Israël et revendiquent régulièrement leur hostilité envers l’Europe et les Etats-Unis.<br /> La non-prolifération des armes nucléaires doit être une priorité pour l’Humanité.<br /> Le Nigéria a appelé Donald Trump au secours dans sa lutte contre les djihadistes. L’administration Trump a envoyé des missiles sur des installations djihadistes suite à cette demande. Faudrait-il s’en plaindre ?<br /> L’Administration Trump ne veut pas du Green Deal. Faudrait-il s’en plaindre ? Ce Deal est mauvais pour l’Europe…<br /> L’Administration Trump ne permettra pas le blocus du détroit de Taïwan, dit-elle, dans un souci de maintenir toutes les voies maritimes ouvertes pour le commerce mondial. Faudrait-il s’en plaindre ?<br /> Dans ce contexte, on peut évoquer le Groenland, qui se trouve à « mi-chemin » entre Washington et Moscou, sur une route maritime vers l’Arctique où passent déjà les sous-marins nucléaires russes et où les Chinois voudraient passer davantage dans le cadre de l’élargissement de leur nouvelle « Route de la soie ». En plus, il y a des terres rares au Groenland que la Chine convoite, mais les Etats-Unis ont déjà une base militaire sur ce territoire, et ne permettront pas que la Chine leur passe sous le nez. Les Groenlandais, quelques 56 000 habitants, ne peuvent pas vraiment peser dans ce jeu géostratégique, et le Danemark, dont les Groenlandais cherchent éventuellement à se détacher, non plus.<br /> Quant au Canal du Panama, environ 70 % des marchandises qui transitent par-là, sont américaines.<br /> Les ports de Balboa et de Cristobal, à chaque extrémité du Canal, sont gérés par un conglomérat chinois (qui les aurait vendus à Black Rock selon certaines rumeurs). Ce qui a fait dire à Marco Rubio, qu’en cas de « conflit » Pékin pourrait utiliser ces ports pour faire du chantage, les utiliser « comme un goulot d’étranglement » qui « empêcherait le commerce ».<br /> D’où l’intérêt de l’Administration Trump pour le Canal du Panama…<br /> <br /> Oui, l’Administration Trump voit d’abord ses propres intérêts. Oui, elle se sert de méthodes inattendues. Oui, elle emploi parfois la force. Oui, au Venezuela s’était un coup de force. Mais, il n’est pas facile de lutter contre les idéologies totalitaires qui oppriment et contrôlent sans scrupules, qui se nourrissent de la jalousie, qui attisent les haines et qui font appel aux bas instincts de l’Humanité. Tendre l’autre joue ne fonctionne pas dans un tel contexte…<br /> Avec ce qui s’est passé là-bas, le vent du changement s’est remis à souffler. On dirait que le Mur de Berlin est tombé une deuxième fois.<br /> Il faut espérer que l’Administration Trump facilite la transition vers un monde meilleur et qu’elle ne s’arrête pas au milieu du gué. <br /> Quant à la France, oui, elle va mal. Et en Europe tout est à refaire. La tempête Goretti s’est abattue sur la France privant bon nombre de ménages d’eau, d’électricité et d’internet (ce qui a retardé la publication de ce long commentaire) pendant un certain temps, alors que l’on nous présente toutes ces nouvelles technologies comme infaillibles…<br /> Mais depuis le 3 janvier on peut garder le sourire parce que nous savons maintenant que le changement est à notre portée, qu’il est possible. Il faut saisir l’occasion. Le chemin sera long et cahoteux, mais il faut relever le défi.<br /> <br /> Marion Winter, le 12/01/2026
Répondre
D
Article très pertinent, comme à l'accoutumée. Juste une question : est ce que Trump ne profite pas de la fenêtre de tir exceptionnelle que lui offre sa majorité parlementaire avant les mid terms souvent défavorables au Président? Curieuse démocratie que ces USA qui remettent en cause ou engagent leur avenir et celui du monde tous les...2 ans!
Répondre