Idées et analyses sur les dynamiques politiques et diplomatiques.
7 Janvier 2026
Le coup de force de Caracas confirme le retour des Empires. Dans ce monde-là, mieux vaut être fort. Or la France et l’Europe sont faibles…
L’année 2025 restera dans l’Histoire comme celle du grand basculement du monde.
Ce basculement figurait en sous-titre de mon livre « Engrenages » sur la guerre d’Ukraine, paru en octobre 2024. Il est le résultat de deux forces considérables : la guerre d’Ukraine tout d’abord, l’irruption de Donald Trump ensuite, à la tête de la première puissance mondiale.
Ma thèse : le conflit d’Ukraine — une guerre par procuration non déclarée entre l’OTAN et la Russie — allait non seulement fracasser le système européen de l’après-guerre — UE et OTAN compris — mais il jouerait aussi le rôle d’un formidable accélérateur des mouvements telluriques déjà à l’œuvre dans les relations internationales. Cette nouvelle guerre européenne précipiterait ainsi, à terme, l’avènement d’un monde post-occidental piloté par l’alliance russo-chinoise, mobilisant contre les démocraties occidentales « la majorité mondiale », c’est-à-dire les nombreuses puissances émergentes lassées des sanctions occidentales, de la suprématie du dollar et de nos leçons de morale permanentes. L’Europe serait la principale victime de cette redistribution radicalement nouvelle des cartes de la puissance. Nous y sommes.
Reste la seconde force.
Si j’avais correctement anticipé le retour à la Maison-Blanche de Donald Trump, ce que je n’avais pas prévu, comme d’ailleurs la totalité des analystes, c’est l’ampleur, en même temps que le caractère proprement révolutionnaire de la politique mise en œuvre par Trump II depuis le premier jour de son investiture, il y a tout juste un an. Une révolution qui tient au fait que l’Amérique elle-même est devenue révisionniste, au même titre que la Russie ou la Chine, et mieux encore, qu’elle engage toutes ses forces pour abattre l’ordre ancien : qu’il s’agisse du commerce international, du climat bien sûr, mais aussi des alliances et de l’emploi de la force armée, comme vient de le démontrer la spectaculaire capture, le 2 janvier à Caracas, du Président Nicolas Maduro. Pour Trump, seuls comptent les intérêts de l’Amérique (« America First ») : qu’importent alors les frontières, les États amis ou ennemis, et même le droit : quand l’Amérique a besoin d’un territoire, elle le revendique tout simplement : avis aux Canadiens, aux Danois ou aux Panaméens. Quand elle a besoin du pétrole vénézuélien, elle ressuscite la Doctrine Monroe et les mânes de McKinley. Quand un danger menace, qu’il s’agisse de drogue ou d’armes nucléaires, elle mobilise ses bombardiers B2 ou ses missiles Tomahawk, elle détruit les installations nucléaires en Iran, elle coule les narco-navires ou décrète le blocus total aérien et maritime du Venezuela, le tout bien entendu sans le moindre mandat onusien, autant d’actions rigoureusement semblables à l’invasion russe de l’Ukraine, au blocus chinois de Taïwan ou à la piraterie houthie dans le golfe Persique…
C’est que la révolution trumpiste est d’abord idéologique. Plus exactement, anti-idéologique. Trump a fait littéralement exploser la notion « d’Occident », au sens d’un ensemble de nations démocratiques, liées entre elles par une même conception de l’État de droit, à l’intérieur comme à l’extérieur. L’Amérique de Trump n’a que faire du « progressisme » européen et n’hésite pas à contrer frontalement la Commission européenne quand celle-ci menace les intérêts des GAFAM, ou à soutenir des partis jugés « illibéraux » de Viktor Orbán à l’AfD allemande. Elle goûte peu les régimes européens jugés peu démocratiques et de toute façon condamnés à « l’effacement civilisationnel » en raison de la submersion migratoire qu’ils laissent se développer chez eux. De même, cette Amérique a volontairement abdiqué de son rôle de leader du « monde libre », et plus encore son rôle de garant d’un monde fondé sur « des règles démocratiques » (« a rules-based international order », comme disait Biden). Ce qui compte, ce sont ses intérêts à elle, des intérêts d’abord économiques, qui commandent la géopolitique.
Dans ce maelström, l’Europe panique en cherchant à sauver ce qui peut l’être encore du monde ancien. Voici 80 ans que des générations successives d’Européens, biberonnés au leadership « naturel » des États-Unis, ont conçu l’Europe comme une « puissance civile », post-nationale et anti-guerre, une communauté démocratique pacifique, sociale et écologique, dont la mission historique est de servir d’exemple au reste de l’univers.
Le malentendu est donc total face au monde nouveau qui émerge : celui des Trois Empires (États-Unis, Russie, Chine) et des nombreux candidats à l’imperium : Turquie, Inde, Iran, Arabie et/ou Émirats, Brésil, Nigeria, Indonésie… Un monde où l’emploi décomplexé de la force devient la règle, où l’on s’affronte pour le contrôle des hydrocarbures, des terres rares et où la course à l’IA et au quantique tient lieu de la quête du Graal.
En Europe, tout est à refaire, ou plutôt à réinventer… Dans ce monde-là, mieux vaut être fort. Or la France est faible et paralysée par des décennies de mauvaise gouvernance et de facilité… Bonne année 2026 décidément.
Pierre Lellouche
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Les Chantiers de la Liberté - Pierre Lellouche
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