Idées et analyses sur les dynamiques politiques et diplomatiques.
14 Janvier 2026
« Il n’y a pas pour moi de scénario où les États-Unis seraient mis en situation de violer la souveraineté danoise. Cela n’existe pas. »
Ainsi s’exprimait le président Emmanuel Macron, mardi 6 janvier, à l’issue du sommet de Paris de la « coalition des volontaires ». Trop content d’avoir arraché aux États-Unis, représentés à Paris par le tandem Wittkoff-Kushner, une promesse de « monitorer » une éventuelle future ligne de cessez-le-feu en Ukraine, Macron faisait comme si la question du Groenland ne se posait pas. Comment, en effet, compter sur les Américains comme alliés indispensables en Ukraine, et imaginer de les confronter, voire de les combattre demain si, par malheur, les États-Unis envahissaient le Groenland, c’est-à-dire le Danemark, pays membre de l’OTAN ? Clairement, ni Macron ni les autres responsables européens ne voulaient voir cette réalité en face…
Et pourtant, cette éventualité existe bel et bien ; elle est même une certitude si l’on en croit le président américain. Quelques heures après s’être réjoui de l’enlèvement spectaculaire du dictateur Maduro à Caracas, Trump n’a pas hésité à rappeler que les États-Unis avaient « absolument besoin du Groenland » et qu’on en reparlerait « dans 20 jours ».
Le « besoin » du Groenland est, au demeurant, une vieille histoire au Pentagone. Pas moins de douze bases américaines pendant la Seconde Guerre mondiale, autant pendant la Guerre froide ; les Américains disposent aussi d’un accord de défense avec le royaume du Danemark, signé en 1951, qui leur donne toute latitude pour construire tout ce qu’ils souhaitent dans l’île. La seule installation d’envergure aujourd’hui est la base aérienne/spatiale de Thulé (Pituffik). Au fil des décennies, Washington a proposé à plusieurs reprises d’acheter le Groenland, Truman offrant même 100 millions de dollars-or, en 1946, pour cette position stratégique essentielle dans l’Arctique. On l’a oublié, mais il y a 58 ans, presque jour pour jour, un bombardier B-52 porteur de 4 bombes thermonucléaires s’était écrasé à l’atterrissage à Thulé, le 28 janvier 1968. Fort heureusement, les bombes n’avaient pas explosé, mais seules 3 bombes sur 4 avaient pu être récupérées. La 4ᵉ est toujours enfouie dans les glaces, malgré une importante campagne de recherche de 4 mois appelée « Crested Ice »… Au petit musée de la base, j’ai pu voir la porte du bombardier, toujours exposée. Jusqu’à ce jour, les éventuelles fuites radioactives demeurent un secret d’État bien gardé entre Américains et Danois…
Avec Trump, l’affaire prend une tout autre dimension.
Pour au moins quatre raisons.
La première est que prendre le Groenland est militairement une promenade de santé : une affaire d’une ou deux heures. Trump s’est d’ailleurs moqué publiquement des renforts militaires danois envoyés sur place : « Vous savez ce que les Danois ont fait récemment pour améliorer la sécurité du Groenland : ils ont ajouté un chien de traîneau »…
La seconde raison est financière. Le Groenland fait fantasmer les mineurs pour ses terres rares, mais également la communauté libertarienne de la high-tech de Californie, qui cherche à fonder des États crypto sur des territoires sous-développés. Le pape de la Tech californienne, Peter Thiel, a d’ailleurs investi dans une start-up appelée Praxis, qui a déjà dépêché des experts sur place pour évaluer le Groenland. Hasard qui n’en est pas un, le nouvel ambassadeur de Trump au Danemark, Ken Howery, est lui-même un proche de Peter Thiel et d’Elon Musk, avec qui il avait fondé PayPal. En clair, prendre le Groenland sera plus rapide que d’aller sur Mars.
La troisième raison est que personne ne bougera pour empêcher la prise du Groenland, surtout pas les membres de l’OTAN, qui considèreront que cette affaire ne concerne que le Danemark, et lui seul. On voit mal la France, par exemple, demander l’activation de l’article V de l’OTAN pour résister à une invasion américaine… Dans une pareille situation, la démonstration sera faite que l’OTAN n’existe plus. Ce que confirme d’ailleurs la Première ministre danoise : « Si les États-Unis décidaient d’attaquer un autre pays membre de l’OTAN, tout serait fini, y compris notre OTAN et la sécurité qu’elle a apportée depuis la Seconde Guerre mondiale. » Propos sans doute quelque peu exagérés si l’on se souvient que l’OTAN n’a rigoureusement rien fait pour empêcher l’armée turque d’occuper militairement la moitié de l’île de Chypre, ce, depuis 1974 !
Quatrième raison, enfin : le Groenland, c’est bon pour le moral, surtout quand les sondages commencent à devenir inquiétants pour Trump, dans cette année électorale, celle des « mid terms » ; que les décisions de justice menacent ses droits de douane et l’obligent à retirer la Garde nationale d’un certain nombre de grandes villes où Trump ambitionnait de lutter contre l’immigration, sans parler de l’affaire Epstein, qui continue à empoisonner le monde politique à Washington…
Alors oui, achat ou coup de force, Trump a réellement « besoin du Groenland »… Avis aux amateurs de ce côté-ci de l’Atlantique…
Pierre Lellouche
7/1/26