Idées et analyses sur les dynamiques politiques et diplomatiques.
3 Février 2026
Finalement, il n’a pas tiré. Comme dans le célèbre film de Sergio Leone, où Clint Eastwood laissa tomber sa fameuse sentence : « Le monde se divise en deux : celui qui tient le fusil et celui qui creuse », à Davos, c’est Trump qui tenait la carabine, et le Danemark et ses alliés européens, la pelle. Mais, après avoir annoncé sur tous les tons qu’il avait besoin de ce « bloc de glace », après avoir dit et répété qu’il ne reculerait pas, qu’il n’accepterait rien d’autre que la « pleine propriété » sur le Groenland, brusquement, Donald Trump annonçait, devant un auditoire médusé, « qu’il n’utiliserait pas la force ». Mieux : quelques heures plus tard, à l’issue d’une réunion avec le secrétaire général de l’OTAN, on apprenait qu’une solution avait été trouvée, Trump renonçant même aux surtaxes douanières qu’il entendait appliquer dès le 1er février contre les huit nations européennes qui avaient osé dépêcher quelques dizaines de soldats à Nuuk.
Soulagée, l’Europe entière poussa un immense « ouf » de soulagement. Mais chacun avait bien compris que le monde atlantique d’hier était définitivement mort, et qu’il faudra bien que l’on se décide, dans les différentes capitales européennes, à inventer autre chose que la soumission volontaire perpétuelle à une Amérique bien décidée, cette fois, à tourner les talons.
Curieusement, ce travail prospectif qu’on aurait espéré entendre de Paris ou de Berlin est venu d’Ottawa et du nouveau Premier ministre canadien, Mark Carney. Carney connaît bien Trump. Ironiquement, il lui doit même son élection en mars 2025, pour s’être vigoureusement opposé aux velléités trumpiennes d’annexion du Canada.
Dans un discours qui fera date, Carney annonce la fin de la mondialisation soi-disant « heureuse » sous domination américaine. Il dénonce la lâcheté des gouvernements alliés qui, des décennies durant, ont prospéré « sur ce que nous appelions “l’ordre international fondé sur les règles” », ont « adhéré à ses institutions, vanté ses principes », en sachant pertinemment que « les règles étaient en partie fausses, qu’elles étaient appliquées de manière asymétrique, et que le droit international était appliqué avec plus ou moins de rigueur, selon l’identité de l’accusé ou de la victime ».
Et Carney d’ajouter : « Parce que l’hégémonisme américain nous assurait un système financier stable et une sécurité collective, nous avons placé l’enseigne dans la vitrine… Nous avons participé au rituel et nous avons généralement évité de signaler les écarts entre la rhétorique et la réalité… Ce compromis ne fonctionne plus. » Et Carney de conseiller aux puissances moyennes, comme chez lui au Canada,
« de baisser les impôts… d’investir dans les domaines de l’énergie, de l’intelligence artificielle et des minéraux critiques (1 000 milliards de dollars !), de doubler les dépenses de défense et de privilégier une géométrie variable, pour résoudre les problèmes mondiaux, en adhérant à différentes coalitions pour différents enjeux »…
Une stratégie qu’on peine à voir se dégager en Europe : en France, Macron déclame à l’envi des discours sur notre indispensable réarmement, mais il est incapable de faire voter un budget autrement que par le 49.3 — et un budget avec toujours plus de déficit et d’impôts ; tandis qu’en Allemagne, la plus grande confusion règne sur les choix énergétiques et stratégiques du pays.
C’est Zelensky, un brin ingrat (après avoir bénéficié de 250 milliards d’euros apportés par l’Europe !), mais malheureusement lucide, qui résume la tragédie de l’Europe : « un kaléidoscope fragmenté de petites et moyennes puissances »… qui, « au lieu de prendre le leadership dans la défense de la liberté, alors que l’Amérique regarde ailleurs, donne l’impression d’être perdue »…
Entre-temps, Trump est déjà parti vers de nouvelles aventures. Son Conseil de la paix, également annoncé à Davos, vise ni plus ni moins qu’à organiser une ONU bis, mais cette fois sous sa présidence à lui, Trump, à la tête d’un « board » composé de sept membres : six Américains et un Britannique, Tony Blair… Ses émissaires filent vers Moscou, puis Gaza. Lui, Trump, veut voir Poutine et refuse l’invitation à dîner de Macron, qu’il a lui-même publiée sur son compte Truth Social. Une humiliation de plus pour son ami « Emmanuel »…
Pierre Lellouche
23 janvier 2026