3 Juin 2026
Alors que l’on annonçait dimanche dernier la signature imminente d’un « mémorandum » de paix entre les États-Unis et l’Iran, les communiqués de victoire étaient déjà proclamés à Téhéran. Ainsi, le porte-parole du ministère iranien des affaires étrangères, Esmael Baghaei, postait l’image d’un bas-relief d’un site archéologique persan où l’on voit un Empereur Romain s’incliner en guise de soumission, devant son vainqueur, un Roi Sassanide. Avec ce commentaire : « Dans l’esprit des Romains, Rome était assurément le centre du monde. Les Iraniens ont fracassé cette illusion ».
Tel qu’il a « fuité » de différents côtés, y compris de la part de responsables américains cités par le New York Times, le mémorandum négocié entre les États-Unis et l’Iran le week-end dernier signerait, s’il était effectivement paraphé, ce qu’il faudra bien appeler une défaite stratégique majeure pour l’Amérique, et accessoirement pour ses alliés dans la région : Israël et les monarchies arabes du Golfe, à commencer par les Émirats. Et cette défaite serait lourde de conséquences sur l’équilibre régional et au-delà, sur les rapports de forces dans le monde. Car aucun des objectifs stratégiques énoncés par les États-Unis et leur allié israélien n’auront été atteints : le régime des Mollahs n’a pas été renversé, son programme nucléaire, même dégradé, est toujours en place, ainsi que son énorme arsenal de missiles et ses liens avec les milices chiites en Irak et au Liban.
Face aux critiques immédiatement émises à Washington, y compris parmi les élus Républicains, Trump a tenté de calmer le jeu dans un long message publié dimanche à 10 h 10 sur son réseau social « Truth Social » : « Les négociations se poursuivent de façon ordonnée et constructive. Et j’ai demandé à mes représentants de ne pas se précipiter dans un accord, le temps est de notre côté. Le blocus reste en place jusqu’à ce qu’un accord soit obtenu certifié et signé. Les deux parties doivent prendre leur temps, il ne peut pas y avoir d’erreur ! ».
Malgré la confusion ambiante, certaines leçons apparaissent déjà.
La première, bien connue se trouve une nouvelle fois confirmée : on n’obtient pas de changement de régime uniquement par des frappes aériennes. Malgré 13 000 frappes contre ses installations stratégiques, malgré la décapitation de son régime, la République islamique est toujours en place, en vérité plus forte que jamais, puisque confortée par le recul embarrassé qu’elle a su imposer à la première puissance militaire du monde.
La deuxième leçon, elle aussi maintes fois vérifiée, du Vietnam à l’Algérie en passant par l’Irak ou l’Afghanistan, est que la supériorité militaire n’empêche nullement la défaite stratégique ; elle peut même y conduire, si la partie la moins forte sait jouer de ses avantages asymétriques. C’est le cas ici.
D’entrée de jeu, les dirigeants iraniens ont su répondre aux bombardements américano-israéliens en bloquant le détroit d’Ormuz et, par une escalade horizontale délibérée, en ciblant davantage qu’Israël les principales installations de production d’hydrocarbures chez leurs voisins arabes. Téhéran déclenchait ainsi une crise énergétique littéralement planétaire en privant l’économie mondiale du quart de ses besoins énergétiques.
Si bien qu’après six semaines de trêve, la guerre d’Iran a cessé d’être une affaire militaire pour s’imposer comme une arme de destruction massive contre l’économie mondiale dans son ensemble. L’imposition du double blocus sur le détroit d’Ormuz, iranien dès le 28 février, puis américain à partir du 13 avril, devenait chaque jour plus insupportable, d’autant que la première phase, celle de la consommation des stocks préexistants depuis près de trois mois, tirait à sa fin.
De l’avis de l’Agence internationale de l’énergie ou des dirigeants de l’industrie pétrolière, le spectre de la pénurie, donc du rationnement, se rapprochait dangereusement, aggravé par la destruction d’au moins huit installations pétrolières majeures dans la région et du complexe gazier géant de Laffran au Qatar.
C’est dans ce contexte d’urgence absolue, doublé aux États-Unis mêmes par la chute vertigineuse de Trump dans les sondages (76 % d’opinions négatives), que les négociations pour mettre fin à la guerre d’Iran ont redoublé d’intensité dans ces derniers jours. Le Pakistan, appuyé par le Qatar, l’Arabie, la Turquie et l’Égypte, travaillant à un mémorandum visant à scinder les deux points de divergence principaux : la réouverture du détroit d’Ormuz d’abord, le nucléaire ensuite.
La première devrait se faire immédiatement mais progressivement, sans que la question du statut du détroit ne soit véritablement tranchée, puisque les Iraniens persistent à maintenir leurs prétentions quant à leur « souveraineté » sur le détroit, voire même sur les câbles essentiels posés sur le fond et qui alimentent tous les États de la région.
Quant au nucléaire, les Iraniens, fidèles à leur stratégie, ont réussi à gagner du temps : le nucléaire fera l’objet de négociations « techniques » dans les 30 ou 60 jours à venir. Or les Iraniens ne céderont pas sur leur « droit » d’enrichir l’uranium, et plusieurs dossiers clés restent en suspens : le sort des 450 kg d’uranium militaire, enfouis quelque part en Iran, celui des installations de Natanz, Fordow et Isphahan, ainsi que la durée de la suspension du programme iranien.
Quant aux missiles balistiques et aux milices iraniennes, il n’en est guère fait mention. En somme retour au « très mauvais accord » de 2015, dit JCPOA, signé par Obama, et que Trump avait dénoncé en 2018.
Tout ça pour ça ?
Pierre Lellouche
22/5/26