Idées et analyses sur les dynamiques politiques et diplomatiques.
7 Juin 2025
Entrée dans sa quatrième année, la guerre d’Ukraine se trouve tragiquement enlisée dans une triple impasse.
Militaire d’abord : malgré un million de tués et de mutilés dans les deux camps, la guerre ne laisse entrevoir aucune perspective de victoire décisive, ni d’un côté ni de l’autre. Manquant cruellement d’hommes et bientôt d’armes (la dotation de 61 milliards apportée par Biden est presque entièrement dépensée), l’armée ukrainienne ne peut plus prétendre reprendre par la force la Crimée ni les deux tiers du Donbass occupés et déjà annexés par les Russes. Ces derniers, en retour, ont abandonné toute velléité de conquête de l’Ukraine tout entière. Au prix de pertes considérables, l’armée russe n’a réussi qu’à reprendre péniblement le saillant de Khoursk au nord, conquis par les Ukrainiens l’été dernier, et à grignoter lentement au sud des lignes de défense ukrainiennes, qui tiennent toujours. Le pire, cependant, est que des deux côtés, on reste convaincu que la victoire est possible…
Impasse politique ensuite. Malgré l’irruption tonitruante de Trump depuis février, les promesses d’un règlement rapide sont restées vaines. Zelensky a dû subir l’humiliation publique du Bureau ovale, abandonner aux Américains l’essentiel de ses richesses minières dans l’espoir de conserver un hypothétique lien sécuritaire avec Washington, mais il n’a pu obtenir le cessez-le-feu vital pour lui, que Trump était censé arracher à Poutine. Les civils ukrainiens continuent de mourir chaque jour…
Quant au maître du Kremlin, il multiplie les compliments publics à l’endroit de son nouvel ami américain qui, il est vrai, l’a couvert de cadeaux : la non-adhésion définitive de l’Ukraine à l’OTAN et la reconnaissance de l’annexion de la Crimée — cela en échange de rien. Or Poutine n’a pas varié d’un iota : il exige toujours de régler les « causes profondes » du conflit, à savoir la démilitarisation partielle de l’Ukraine et, plus généralement, un nouvel ordre militaire en Europe centrale, avec le retrait des moyens de l’OTAN le plus loin possible des frontières russes. Toutes choses que Zelensky, pas plus que la grande majorité des Ukrainiens, ne peuvent accepter. La rupture est donc totale entre les deux protagonistes, d’ailleurs soutenus par leurs opinions publiques respectives.
D’où la troisième impasse, diplomatique celle-là. Les dirigeants des quatre principales puissances européennes, réunis à Kiev le 10 mai, avaient cru pouvoir forcer Poutine à négocier un cessez-le-feu, en le menaçant d’un ultimatum. À compter du lundi 12 mai, ce serait, menaçaient-ils, soit le cessez-le-feu, soit des sanctions d’une ampleur sans précédent, une démarche à laquelle Trump avait semblé se rallier in extremis.
Mais, fort habilement, Poutine répliqua le soir même, en se déclarant prêt à négocier dès le jeudi suivant à Istanbul — un rendez-vous surprise, hautement médiatique, immédiatement soutenu par Trump… et dans la foulée par Zelensky, qui annonça même qu’il se rendrait en personne à Istanbul dans l’espoir de traiter directement avec Poutine. Le stratagème fonctionna : l’ultimatum européen fit pschitt, tout comme le simulacre de négociations à Istanbul.
Et pour clore cette brillante séquence de diplomatie-spectacle en forme de théâtre de guignol, Trump promit de « régler tout cela lui-même » par un long coup de téléphone à Poutine le lundi suivant… sans le moindre effet, là encore.
Cette fois, Trump semble avoir compris et se prépare à se retirer purement et simplement : « Cette guerre est une affaire européenne et aurait dû le rester. »
Un scénario cauchemar se profile pour les Européens, qui se voient condamnés à prendre le relais des États-Unis sans en avoir les moyens. Sans le Congrès américain, les sanctions maximales dont rêve M. Barrot, qui veut « faire rendre gorge à la Russie » (sic), seront sans le moindre effet. Et quant à alimenter l’effort de guerre ukrainien, comment le faire alors que les arsenaux européens sont à l’os et qu’il faut trouver de l’argent ? D’où le retour en force de l’idée de saisir les 200 milliards d’euros d’avoirs russes, à laquelle seule la France continue à s’opposer.
L’Europe, dans tout cela, n’a pas fini de payer son suivisme aveugle de Biden en 2022, comme celui qu’elle subit, cette fois, sous Trump.
Seule bonne nouvelle pour ses dirigeants actuels : dimanche dernier, la Roumanie, État frontalier crucial de l’Ukraine, n’est pas « tombée » aux mains des « populistes » déjà en place dans deux autres voisins de l’Ukraine : la Slovaquie de Fico et la Hongrie d’Orban.
Reste pour les Européens à repenser — enfin ! — le bien-fondé de leur politique depuis le début de cette guerre…
Pierre Lellouche – VA, 21 mai 2025