Les Chantiers de la Liberté

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Les fossoyeurs de la paix

Les fossoyeurs de la paix

Mardi dernier, 4 novembre, le Hamas annonçait qu’il allait rendre la dépouille d’un soldat israélien enfoui dans un tunnel au nord de la ville de Gaza. Le 21ᵉ cadavre sur 28. Dans ce décompte macabre, 7 corps doivent encore être remis à Israël en vertu de l’accord de cessez-le-feu du 9 octobre.

Ce même jour, 4 novembre, comme un signe de plus de l’explosion d’un antisémitisme mondialisé depuis la guerre de Gaza, des touristes israéliens débarquant d’un navire de croisière à Héraklion, en Crète, ont été molestés par des manifestants pro-palestiniens dénonçant « le génocide » perpétré par Israël. De l’aveu même de chercheurs grecs : « L’antisémitisme fait désormais partie intégrante du paysage social grec. »

La tragédie du Proche-Orient, et ses conséquences y compris chez nous, aurait peut-être pu être évitée si, un autre 4 novembre — le 4 novembre 1995, il y a 30 ans exactement —, le Premier ministre israélien Itzhak Rabin n’avait pas succombé sous les balles d’un extrémiste juif d’origine yéménite, Ygal Amir. Ni commémoration, ni même un simple rappel de cet événement, trop lointain ou oublié pour l’immense majorité de nos contemporains.

Et pourtant ! L’assassinat de Rabin, immense chef de guerre mais aussi homme d’État d’exception, devait marquer — avec l’avalanche d’attentats du Hamas (déjà !) au cours de la même période — le point de départ de la spirale de guerre qui devait mener tout droit au 7 octobre et à la guerre de Gaza.

Deux ans avant ce funeste 4 novembre, le 13 septembre 1993, Rabin et Arafat s’étaient serré la main, sous les yeux de Bill Clinton, à la Maison-Blanche. La paix semblait enfin possible. « La Déclaration de principes » adoptée ce jour-là prévoyait non seulement la reconnaissance mutuelle d’Israël et des Palestiniens, mais également, sur une période intérimaire de cinq années, la mise en place d’une Autorité palestinienne autonome dotée d’un Conseil élu, responsable pour la Cisjordanie et Gaza, assortie du retrait en plusieurs phases des forces israéliennes. Cette première étape devait être suivie par l’accord Gaza-Jericho du 4 mai 1994, puis par les Accords de Taba du 28 septembre 1995, quelques semaines avant l’assassinat de Rabin.

Ce processus n’était nullement l’aboutissement de grandes conférences internationales, comme celles initiées par George Bush et Jim Baker à Madrid et Washington, mais de contacts secrets entamés à partir de janvier 1992 entre un tout petit groupe d’hommes : un vice-ministre, Yossi Beilin, deux professeurs d’université du côté israélien, et trois Palestiniens proches d’Arafat, dont Mahmoud Abbas, l’actuel président de l’Autorité palestinienne. Leur médiateur, qui joua un rôle essentiel, était Johan Jørgen Holst, ministre des Affaires étrangères de la Norvège.

Holst, avec qui j’entretenais des liens d’amitié (il avait dirigé l’Institut norvégien des affaires internationales lorsque j’étais moi-même à l’IFRI), ne put voir l’accomplissement de son travail. Il fut terrassé par la maladie en janvier 1994. J’eus l’occasion, à cette même époque, d’échanger avec Rabin en tête à tête, alors que la négociation secrète n’avait pas encore été rendue publique. Je lui demandai s’il pensait la paix possible malgré ces guerres à répétition et tous ces attentats. À quoi il me répondit avec un sourire : « Par définition, on ne fait la paix qu’avec son ennemi. »

Puis, lorsque j’évoquai les risques que sa démarche soit rejetée par une majorité d’Israéliens traumatisés par les attentats, il me répondit — et ses mots sont restés gravés dans ma mémoire : « Voyez-vous, on ne dirige pas un peuple au fil des sondages, comme le médecin prend la température du malade tous les matins. On fait ce que l’on doit. »

La suite est connue. Rabin éliminé, son successeur Shimon Peres fut rapidement battu par Netanyahou, qui entama ainsi son long règne sur Israël. Les suprémacistes qui siègent aujourd’hui à ses côtés au sein du gouvernement d’Israël, Ben Gvir et Smotrich, sont les héritiers de Ygal Amir, l’assassin de Rabin, ou de Baruch Goldstein, l’auteur du massacre du Tombeau des Patriarches à Hébron (29 morts, 125 blessés) le 25 février 1994.

De même, le Hamas, qui par une avalanche d’attentats à la même période (140 morts et plusieurs centaines de blessés entre 1993 et 1996), avait lui aussi réussi à tuer la paix, a « brillamment » récidivé le 7 octobre 2023, en réalisant le plus massif pogrom anti-juif depuis la Seconde Guerre mondiale.

Aujourd’hui, grâce à Trump, un nouveau plan de paix se met en place. Mais gare : les fossoyeurs de la paix sont les mêmes, et ils n’ont pas désarmé.

Pierre Lellouche
5/11/25

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