26 Octobre 2026
« Il veut créer des problèmes pour le monde. Il veut créer des problèmes pour nos fermiers, nos éleveurs avec le diesel, parce que la Russie produit une grande partie du diesel à travers le monde. Je lui ai dit qu’il pouvait faire ce qu’il veut avec la Russie, sauf attaquer ses raffineries… Je pense qu’il est temps pour l’Ukraine de se trouver un autre président. »
Ces phrases de Trump, censées justifier le « deal » conclu avec Poutine pour la livraison de gazole aux États-Unis, sont tout bonnement historiques, parce qu’elles préfigurent une gigantesque redéfinition des rapports de puissance au cours de la seconde moitié de ce siècle.
1- D’abord parce qu’il s’agit d’un revirement total sur la question des sanctions, l’un des véhicules les plus utilisés par la diplomatie américaine — et désormais européenne également. En février 2022, pour dissuader les Russes d’attaquer l’Ukraine, le président Biden avait menacé Poutine des sanctions les plus punitives de l’histoire. On mettrait « la Russie à genoux », proclamait notre ministre des Finances de l’époque, l’ineffable Bruno Le Maire. Après le début de l’invasion russe, les compagnies d’hydrocarbures russes ont été les premières sanctionnées, tant par le Congrès américain que par la Commission de Bruxelles et ses innombrables « paquets » punitifs successifs. Il fallait absolument assécher les revenus tirés du gaz et du pétrole, employés pour financer l’effort de guerre russe, dans le cadre d’une stratégie étroitement coordonnée entre les deux côtés de l’Atlantique. On accepta donc en Europe de lourds sacrifices au nom de la solidarité avec l’Ukraine agressée : 25 % de plus pour les prix alimentaires, un gaz américain et qatari 4 fois plus cher que le gaz russe, et depuis la guerre d’Iran, un gazole à 2,40 € le litre. Sauf qu’au final… « On arrête tout », dit Trump. Les midterms approchent et se présentent mal : Trump doit impérativement baisser le prix du gallon qui a doublé depuis son aventure iranienne… une explosion des prix également liée à l’efficacité des frappes ukrainiennes contre les raffineries russes. Depuis août 2025, et surtout depuis le printemps dernier, les Ukrainiens sont parvenus à paralyser les deux tiers des raffineries russes, aggravant la hausse des prix du carburant en Occident. Résultat : le système des sanctions est devenu parfaitement contreproductif et pour ainsi dire ubuesque : d’un côté de l’Atlantique, on lève ces sanctions en prétendant célébrer un hypothétique accord russo-ukrainien ; de l’autre, on s’évertue à maintenir l’unité des Européens autour de la défense de l’Ukraine. Ici, on va donc continuer à aider au ciblage des raffineries russes par les drones ukrainiens, et même, comme vient de l’annoncer fièrement Emmanuel Macron, on arraisonne les pétroliers fantômes russes, y compris au fin fond de l’océan Indien. Le plus piquant étant que la Russie redevient l’amie et le partenaire de l’Amérique, au moment même où elle est considérée en Europe comme une menace militaire quasi imminente… Le divorce est désormais patent entre les deux rives de l’Atlantique.
2- La question, bien entendu, est de savoir si les Européens peuvent seuls continuer à armer et à financer l’Ukraine en guerre. Tous les Européens sont à court d’argent, y compris l’Allemagne, quand ils ne sont pas au bord de la ruine, comme c’est hélas le cas de la France, et dans une moindre mesure celui de l’Italie… Tous ces gouvernements sont endettés, affaiblis ou très impopulaires. Comment réussiront-ils à convaincre leurs électeurs d’accepter de nouveaux sacrifices, ou des pleins d’essence exorbitants, au nom de l’intégrité territoriale de l’Ukraine, alors qu’une autre option est à portée de main grâce à Trump ? Les Américains, on le sait, ne donnent plus un dollar. Mais ils vendent encore des armes de pointe aux Européens qui ensuite les livrent aux Ukrainiens. Et surtout, ils assurent les communications (via Starlink) et le renseignement, y compris sur le ciblage des objectifs en Russie. Trump ne cache pas qu’il pourrait interrompre ces flux. Comme il pourrait interrompre les exportations de gazole américain en direction de l’Europe, si les Européens devaient continuer à soutenir Zelinsky, sans aucune réserve. À ce moment précis, l’Europe se trouverait donc placée devant un triple embargo : pas de pétrole ou de gaz russe bien sûr, ces flux se sont taris depuis 2022 ; pas de gazole saoudien ou de gaz qatari en raison d’une guerre là encore sans issue depuis février dernier ; et peut-être un embargo américain en prime, pour amener les capitales européennes à changer de stratégie en Ukraine.
3- La rupture américano-européenne est donc la première conséquence majeure du conflit ukrainien. Ce qui avait commencé comme la réaction du monde occidental uni contre la violation de tous les principes du droit international par Poutine se termine sur une capilotade ridicule : l’Amérique remballe ses sanctions, l’Europe n’a plus les moyens de continuer à financer sa guerre par procuration, les Russes sablent le champagne de Crimée : l’OTAN a implosé ; quant aux Chinois, ils se frottent les mains : leurs trois partenaires-rivaux : États-Unis, UE, Russie, sont tous durablement affaiblis…
4- Une autre conséquence stratégique majeure du revirement de Trump est que nous sommes bel et bien passés dans un autre monde, ou plutôt, dans un autre partage du monde. Le clivage « monde libre vs les dictatures » est bel et bien derrière nous. Le monde désormais s’organisera autour d’une tripartition impériale, États-Unis, Chine, Russie, indifférente aux subtilités idéologiques, où seuls comptent l’argent et les intérêts nationaux, ceci avec un partage plus ou moins agréé des zones d’influence de chacun. Des zones où l’on s’opposera sans doute (comme l’Amérique latine par exemple entre les USA et la Chine, ou en Afrique d’où les Français ont été chassés), mais aussi des zones où l’on pourra se mettre d’accord pour trouver des solutions non militaires. Ainsi, les États-Unis offrent leur médiation entre l’Ukraine et la Russie pour mettre fin à 5 années de guerre, tandis qu’en Orient, la Russie, soutenue par la Chine, fera de même entre Washington et Téhéran.
5- On l’aura compris, l’Europe est bien entendu la grande perdante de cette gigantesque redéfinition de la hiérarchie des puissances. Elle sert d’ores et déjà de terrain d’affrontements commerciaux entre Washington et Pékin. Tout ce qui n’entre plus aux États-Unis en raison des droits de douane de Trump se déverse en Europe, un tsunami chinois qui détruit tout sur son passage : des renouvelables à l’automobile et aux batteries. Cette même Europe a elle-même lourdement contribué, par ses erreurs, à son triste sort. Elle a péché de plusieurs façons : en s’engageant avec la fleur, mais sans fusil, à la remorque de Biden dans une guerre certes morale, mais dénuée de la moindre analyse stratégique, ni du moindre scénario de sortie. En pensant que Washington serait toujours là pour payer et livrer des armes, ce qui a permis aux Européens de retarder le plus longtemps possible leur réarmement. La même Europe s’est trouvée ainsi fort démunie au moment où l’Amérique est repartie ; elle ne sait plus aujourd’hui où trouver les dizaines de milliards d’euros nécessaires à la poursuite de l’effort de guerre ukrainien, ni comment convaincre ses propres citoyens d’accepter de payer plus d’impôts, de subir une énorme ponction sur leurs dépenses d’énergie.
L’Europe paie ainsi une forme de naïveté : comment a-t-elle pu donner plus de 300 milliards d’euros à Kiev, sans chercher à savoir quel était le but de guerre défini par son allié ukrainien ? Comme je le craignais dans mon livre « Engrenages », à force de coller totalement à l’Ukraine, au point de frôler la cobelligérance, sans cependant piloter l’entreprise, de se contenter du slogan « aussi longtemps que nécessaire », l’Europe se condamne à partager la défaite de l’Ukraine. Cette défaite sera aussi celle des Européens.
6- Zelinsky, pour la même raison, est au bout de la route : depuis 5 ans, grâce à un formidable travail de communication appuyé sur le courage impressionnant de son armée et de sa population, Zelinsky a tout fait pour internationaliser sa guerre et se présenter comme la première ligne de défense de l’Occident tout entier face à une Russie obsédée par la conquête et la guerre. En aidant l’Ukraine, nous Européens nous nous protègerions nous-mêmes, en laissant les Ukrainiens combattre et mourir à notre place. Mais jusqu’où, au nom de ses choix, au demeurant honorables, de refuser tout compromis territorial, l’Ukraine a-t-elle le droit de prendre en otage l’économie mondiale ? En détruisant les raffineries russes, l’Ukraine n’agit-elle pas exactement de la même manière que le régime de Téhéran qui, lui aussi, veut interdire à Ormuz la sortie de la moindre goutte de pétrole ? Sur ce point, Trump n’a peut-être pas tout à fait tort…
Pierre Lellouche
13/10/26