Idées et analyses sur les dynamiques politiques et diplomatiques.
11 Mars 2026
Les citoyens des démocraties occidentales, aux États-Unis mais surtout en Europe, n’aiment pas la guerre ; et, quand il y a guerre, ils entendent qu’elle soit la plus courte possible, avec le moins de morts possible… et avec le moins possible d’impact sur leur plein d’essence. Les marchés financiers sont du même avis, avec, de surcroît, la nervosité qui les caractérise, surtout quand la guerre touche au pétrole, au gaz, donc à la marche économique du monde.
Le temps est donc le facteur clé de cette guerre. Combien de temps avant que la pression des marchés ou de l’opinion publique amènent Trump à déclarer victoire et à cesser le combat ? Combien de temps avant que l’Iran perde l’essentiel de ses missiles ? Combien de temps avant que les réserves de missiles antimissiles israéliens et américains soient épuisées ? Combien de temps avant que la République islamique soit à ce point ébranlée et affaiblie qu’elle cherche à négocier, ou que son renversement par le peuple iranien devienne possible ?
Au bout des dix premiers jours de la guerre déclenchée par les États-Unis et Israël contre la République islamique d’Iran, l’impatience, voire l’anxiété, sont déjà perceptibles.
Ceux qui espéraient que cette guerre se termine par un KO, dès le premier round, après l’élimination spectaculaire, au premier jour du conflit, du « Guide », l’ayatollah Ali Khamenei, voient leurs espoirs, déçus, vite remplacés par une sourde inquiétude : celle d’un chaos généralisé. Car le régime iranien tient toujours, même s’il est militairement très affaibli. Il continue de terroriser sa population par ses milices sanguinaires, toujours intactes dans tout le pays. Malgré les milliers de bombes et autres missiles largués sur son territoire, malgré les éliminations de nombre de ses dirigeants, civils, militaires ou religieux, la République islamique continue de fonctionner, comme en témoigne « l’élection » d’un nouveau guide — le fils du précédent. Et surtout, elle signale à la face du monde qu’elle se battra jusqu’au bout, avec ses armes à elle, au service d’une stratégie délibérée d’escalade horizontale : mettre le feu à tout le Moyen-Orient, en ciblant jusqu’aux stations de dessalination, aux aéroports, aux data centers d’Amazon… Conçue pour faire mal à ses voisins arabes, à Israël comme aux bases américaines dans la région, cette stratégie vise surtout à prendre en otage l’économie mondiale en frappant directement les sites de production des hydrocarbures dans toute la région et, en fermant le détroit d’Ormuz, à stopper ainsi littéralement la livraison de gaz et le pétrole essentiels pour de très nombreux pays, notamment en Asie.
Les résultats n’ont pas tardé à se faire sentir.
Aux États-Unis, Trump est attaqué de tous côtés pour n’avoir consulté personne, surtout pas le Congrès, avant de s’embarquer dans une nouvelle guerre potentiellement « sans fin », à la légitimité juridique douteuse et sans but de guerre précis : en un mot, le contraire même de ce qu’il avait proclamé pendant sa campagne électorale. À Washington, chacun a les yeux rivés sur le prix du gallon d’essence et sa limite symbolique de 4 dollars, qu’il serait périlleux de franchir (3,5 aujourd’hui). On comprend mieux que Trump, ce mardi, ait proclamé que la guerre était « quasiment terminée », ce qui a immédiatement fait chuter les cours du pétrole…
Quant à l’Europe, elle est divisée et refuse l’obstacle, comme d’habitude. Elle se contente, comme le dit avec une franchise qui l’honore le chancelier Merz, de « laisser les Américains et les Israéliens faire le sale boulot », tout en donnant des leçons de droit international… Cela, quand elle n’appelle pas rituellement au cessez-le-feu, à l’instar de l’Estonienne Kallas, la vice-présidente de la Commission chargée de la prétendue « politique étrangère de l’Union ». Tout au plus l’Angleterre, la France et la Grèce viendront symboliquement au secours de Chypre, un pays membre de l’Union européenne, qui, pour la première fois dans l’histoire, a été attaqué sur son flanc sud par des missiles tirés depuis le Liban par l’Iran via le Hezbollah. Plus ambitieux, Emmanuel Macron, à bord du porte-avions Charles-de-Gaulle, annonce, quant à lui, qu’il prépare une mission de sécurisation des détroits de Bab el-Mandeb et d’Ormuz, mais dans un cadre, insiste-t-il, « strictement défensif ». « La France est une puissance d’équilibre. Elle ne participe pas à cette guerre »…
L’enjeu de cette guerre est pourtant existentiel. Depuis quarante-sept années, le peuple iranien a été pris en otage et, avec lui, la totalité du Moyen-Orient, par un commando théocratique importé directement de la région parisienne au début de 1979. Après avoir liquidé, au moyen d’une violence inouïe, toute velléité d’opposition en Iran, ces fanatiques ont littéralement empoisonné le monde arabe, pourtant sunnite, en diffusant en continu l’idéologie frériste afin d’imposer la victoire finale de l’islamisme. La tête de la pieuvre, à Téhéran, s’est imposée progressivement comme le premier combattant contre Israël, « le petit Satan », condamné à la destruction totale. Pour ce faire, le régime des mollahs a cherché à étouffer littéralement l’État juif au moyen de tentacules en Syrie, au Liban, en Irak, au Yémen, à Gaza : autant de filiales du régime islamique, abondamment financées et armées de milliers de missiles et de drones fabriqués en Iran.
Mais ce n’est pas tout. La République islamique n’a pas hésité à s’en prendre directement aux Occidentaux, et notamment à la France, depuis le début des années 1980, pour lui faire payer à la fois sa « dette Eurodif » et son aide militaire accordée au régime de Saddam Hussein, pendant l’effroyable guerre Iran-Irak (1980-1988). De l’attentat du Drakkar à celui de la rue de Rennes, l’Iran a tué une centaine de Français et blessé plusieurs centaines d’autres, ceci sans compter au moins une douzaine d’otages français, dont deux sont toujours retenus à Téhéran aujourd’hui. Le terrorisme, par « proxys » interposés, ainsi que la prise d’otages sont les instruments routiniers de la politique extérieure du régime islamique.
Consolidé par la guerre contre l’Irak (un million de morts), celui-ci contrôle une bonne partie de l’économie locale, et, bien sûr, tous les instruments de la puissance militaire et de la répression intérieure. Dans ces conditions, l’enjeu de la disparition de ce régime totalitaire n’est pas seulement existentiel pour Israël : il l’est pour tout le monde occidental, et pour l’Europe en particulier, laquelle est directement concernée par la très importante immigration musulmane arrivée depuis la fin des années 1970, une population susceptible d’être littéralement contaminée par la lecture terroriste de l’islam qui est celle du régime de Téhéran.
Dans ces conditions, le seul objectif de guerre qui vaille et qui justifierait l’effort entrepris aujourd’hui par les États-Unis et Israël ne saurait être que l’éradication de ce régime et son remplacement par un gouvernement issu d’un peuple très jeune, qui n’aspire qu’à vivre en liberté et à s’intégrer dans l’économie mondiale. En détruisant systématiquement les programmes nucléaire et balistique de l’Iran, ainsi que ses milices à l’étranger, la guerre vise à briser le cadenas de la prison du peuple iranien afin de lui permettre de pousser toute grande la porte qui l’enferme. Mais, pour parvenir à cet objectif dans un pays de 90 millions d’habitants, trois fois plus étendu que la France, une semaine de bombardements aériens ne suffira évidemment pas. Il faudra faire preuve de patience stratégique.
Or là réside la plus grande incertitude : comment gérer le temps ? Combien de temps pour Trump, à l’approche de la célébration du 250e anniversaire de la République américaine, le 4 juillet, et surtout des élections à mi-mandat de novembre ? Il est extrêmement douteux que la République islamique se prête à un « scénario vénézuélien », où le chef de la République islamique serait désigné par le président des États-Unis, comme ce dernier l’a laissé entendre. Il est extrêmement douteux, également, que, s’il parvenait à maintenir sa structure étatique, le régime de Téhéran accepte de capituler sur l’ensemble des points en négociation depuis vingt ans et qui n’ont jamais été acceptés jusqu’à ce jour, à savoir l’arrêt total du programme nucléaire et du programme balistique, ainsi que de ses velléités de déstabilisation de la région via ses milices islamiques.
La seule option raisonnable pour la paix et la stabilité du monde consiste donc à en finir avec ce régime et à libérer son peuple. À l’inverse, une guerre menée à moitié ou interrompue ne pourrait qu’entraîner un immense chaos. Car les fanatiques qui tiennent le pays n’auront qu’une idée en tête : se venger de l’attaque américano-israélienne. Ceux-là reprendront et accéléreront, à coup sûr, leur programme nucléaire et balistique ; et ils chercheront, par tous les moyens, à déstabiliser les puissances de la région qu’ils viennent d’attaquer, et plus encore les États européens ou les États-Unis, via le terrorisme.
Une demi-guerre conduira donc directement au chaos, non seulement dans toute la région, mais aussi, probablement, dans le monde occidental si, par malheur, la République islamique devait survivre à l’épreuve de force engagée il y a dix jours.
Il est donc parfaitement regrettable de voir le président de la République française insister sur la neutralité de la France, alors même que nous avons été attaqués, tout comme nos alliés locaux que nous nous sommes engagés à protéger. Regrettable aussi de le voir téléphoner au président iranien, pour essayer de le convaincre d’arrêter de tirer sur ses voisins arabes et, si possible, de nous rendre les deux otages qui sont encore maintenus en Iran. Encore plus regrettable de constater que, dans le communiqué publié par l’Élysée au lendemain de cet appel téléphonique, le sort du peuple iranien martyrisé n’ait même pas été évoqué…
Au final, chacun comprendra que l’option du statu quo soit infiniment plus périlleuse pour les Européens. Malheureusement, c’est bien vers cette option, celle du chaos, et non du KO, que nos dirigeants pourraient, par facilité, nous conduire…
Pierre Lellouche
9 mars 2026